Soudan : la guerre des drones ou la guerre du pétrole ?

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Le ciel du Soudan est devenu un champ d’expérimentation militaire. Les drones bourdonnent au-dessus des villes, frappent des positions militaires, mais aussi des maisons, des marchés, des écoles. Officiellement, il s’agit d’un affrontement entre l’armée régulière dirigée par le général Abdel Fattah al-Burhane et les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) de Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemeti. Mais à qui profite réellement cette guerre ?

Une guerre pour le pouvoir… ou pour le pétrole ?

On présente ce conflit comme une lutte de pouvoir entre deux hommes. C’est une illusion utile. Car derrière les discours sur la légitimité, la transition ou la sécurité nationale, une réalité matérielle s’impose : le Soudan est un territoire stratégique pour le contrôle des ressources, notamment pétrolières, et des corridors énergétiques de la mer Rouge. Le pétrole soudanais et les infrastructures d’exportation via Port-Soudan représentent bien plus qu’une richesse nationale : il est un enjeu géopolitique. Contrôler l’État, c’est contrôler les concessions, les pipelines, les contrats, les alliances. Dans un contexte mondial marqué par la guerre des approvisionnements énergétiques, aucune puissance ne laisse un tel espace hors de sa sphère d’influence. Quand les armes parlent, ce sont souvent les ressources qui dictent le langage.

Les drones : signature d’une internationalisation impérialiste

L’escalade actuelle, marquée par l’usage massif de drones, révèle une chose fondamentale : cette guerre n’est plus purement soudanaise. Elle est insérée dans un réseau d’intérêts internationaux. Les accusations croisées évoquent l’implication des Émirats arabes unis, de l’Égypte, de l’Arabie saoudite, de l’Iran ou encore de la Turquie. Peu importe ici la version officielle de chacun, la circulation d’armes lourdes sophistiquées dans les deux camps démontre que ces forces locales sont intégrées dans une architecture de dépendance militaire. Les drones ne poussent pas dans les champs du Darfour. Ils sont financés, produits, acheminés. Leur présence signale l’injection de capitaux, de technologies et d’intérêts étrangers dans la guerre. Ce qui se joue au-dessus du ciel soudanais, ce n’est pas seulement une bataille tactique : c’est une projection de rivalités régionales et mondiales sur le sol africain. Pendant que Abdel Fattah al-Burhane et Mohamed Hamdan Dagalo se disputent le palais, d’autres acteurs se disputent les contrats.

Deux hommes, un même système

Il serait naïf de croire que l’un représente le peuple contre l’autre. Les deux structures armées sont issues d’un appareil d’État façonné par des décennies d’autoritarisme, de militarisation et de dépendance économique. L’armée régulière défend son appareil historique. Les FSR défendent leur capital militaro-économique bâti sur l’or, la sécurité privée et les alliances régionales. Mais ni l’un ni l’autre ne portent un projet d’émancipation populaire. Ils sont les expressions locales d’un système plus vaste où le pouvoir politique sert d’interface aux intérêts économiques,
la guerre devient un mode de régulation des rapports de force, les civils deviennent variables d’ajustement. Les deux généraux croient jouer la partie. En réalité, ils sont eux-mêmes des pièces sur un échiquier plus large.

Le peuple : éternel perdant

Des milliers de morts, des millions de déplacés, une crise humanitaire majeure, des infrastructures détruites. Le pays s’enfonce, pendant que les flux d’armes continuent. Cette guerre n’améliore ni l’accès à l’eau, ni l’éducation, ni la santé, ni l’emploi. Elle ne renforce ni la souveraineté populaire ni la justice sociale. Elle détruit les bases mêmes d’un développement autonome. Elle est une guerre de contrôle, pas une guerre de libération. Et dans toute guerre de prédation, c’est le peuple qui paie le prix.

Pour une avant-garde continentale

La leçon dépasse le Soudan. Tant que les États africains resteront insérés de manière dépendante dans l’économie mondiale, leurs crises internes deviendront des opportunités d’intervention externe. D’où la nécessité d’un contre-pouvoir populaire continental. La Ligue Associative Africaine doit s’affirmer comme une avant-garde capable d’analyser les conflits à la lumière des intérêts matériels en jeu, de dénoncer les circuits impérialistes d’armement et de financement, de construire une solidarité panafricaine indépendante des blocs géopolitiques, de promouvoir une souveraineté économique réelle sur les ressources stratégiques. Sans organisation, il n’y a que dispersion. Sans conscience, il n’y a que manipulation. Sans avant-garde, il n’y a que domination. Le Soudan n’est pas seulement le théâtre d’une guerre civile. Il est le miroir d’un système où, pendant que certains jouent le pouvoir, d’autres jouent les ressources. Et tant que le peuple ne devient pas sujet de l’histoire, il en restera la victime. L’heure n’est plus à l’observation, mais à l’organisation.

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