LA MARCHE DU 22 SEPTEMBRE 2020 : DES LECONS A TIRER

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Ce samedi 22 septembre 2020, le MRC (Mouvement pour la Renaissance du Cameroun) et quelques partis politiques et organisations de la société civile camerounaise ont fait une marche demandant le départ du régime de Paul Biya. La LIMARA a promis suivre de très près cette épreuve de force avec le régime. Elle n'a pas intégré les organisations qui ont initié cette épreuve de force. En tant que révolutionnaires, nous tentons ici une analyse  de cette journée du 22 septembre 2020 et les leçons à tirer.

I-                   Les points positifs

 

1-      L'expression du courage et de la détermination

         Nos  confrères du MRC et alliés  qui ont pris cette initiative de marcher l'ont fait, malgré les séquelles des dernières  arrestations. Une autre marche avait été organisée par le MRC pour revendiquer la victoire des élections présidentielles de 2018. Cette marche s’était soldée par des brimades, des marcheurs blessés par balles et des arrestations. Aujourd’hui quand se tient cette autre marche, plusieurs marcheurs de la première épreuve se trouvent encore en prison. Parmi eux le vice-président du MRC Mamadou Mota. Le président du MRC lui-même a fait 9 mois en prison. Malgré ce fait, ce parti a initié une autre marche. Ce courage est à saluer. Les organisateurs ont bravé les menaces du gouvernement. Quelques jours avant la marche, le gouvernement avait mis en garde toute personne ou organisation qui marcherait cette journée du 22 septembre. La veille de la marche, plusieurs dirigeants du MRC ont été arrêtés. Son président Maurice Kamto a été assiégé à domicile par l’armée, et n’a pas pu faire la marche. Le gouvernement a déployé quelques jours avant la marche, un imposant arsenal militaire. Malgré cela, les organisateurs ont maintenu le mot d’ordre de la marche. Le  peuple, sachant le caractère  répressif  de son gouvernement, a bravé  sa peur et est sortie marcher.

2-      Une  coalition de forces engagées dans  l'action.

        L’une des plus grandes faiblesses de l’opposition camerounaise est l’incapacité à faire front. Cette marche a montré  au monde entier que les leaders politiques camerounais sont capables de mettre de côté leurs egos et de mener des actions ensemble. Plusieurs partis politiques et Organisations de la Société civile ont pris part à la marche. Nous avons le PAP (Popular Action Parti), le FDR (Front Démocratique Révolutionnaire), le mouvement AGIR/ACT, le COACIC (Coalition citoyenne pour le Cameroun, le FDN (Front de Solidarité National) et le MODECNA (Mouvement Démocratique de Conscience Nationale).

Le MRC estime que cette marche a permis au monde de connaitre le caractère répressif du régime de Paul Biya. En fait le monde le sait déjà.

 

II-                Les points négatifs et les défis

 

1-      Une dictature ne tire jamais des leçons de son passé

         Alors que la répression des manifestants pacifiques : avocats, enseignants et étudiants de l'Université de Buea avait occasionné la guerre au Nord-Ouest et Sud-Ouest, le gouvernement, habitué à utiliser la violence comme moyen privilégié  pour communiquer avec le peuple, a encore réprimé: arrestations arbitraires, gaz lacrymogènes, Mami wata, brutalité policière. Alors que les manifestants demandaient le départ du président Paul Biya, ils ont été forcés par la police à chanter sa gloire. Ce qui est l'expression du cynisme. Des marcheurs ont été brutalisés.

2-      Une grave chute de mentalités

 Les marches pacifiques doivent être encadrées. La dictature a réprimé, violé les droits des citoyens. Peu importe la raison pour laquelle ils marchent, qu'on soit d'accord avec eux ou pas, ils doivent être respectés. Le plus triste n'est pas la dictature qui réprime, ce sont certains camerounais, de surcroîts intellectuels, qui tournent les souffrances des victimes en dérision, validant ainsi la barbarie de la dictature néocoloniale qui trône à Étoudi. De telles attitudes avaient poussé les anglophones à opter pour la sécession, puisqu'ils sentaient que leur souffrance n'émouvait pas la République entière. On peut contester la raison pour laquelle la marche est organisée, mais on ne doit pas se moquer de la souffrance de nos frères et sœurs victimes de la dictature. Il est temps que nous formions une Nation, et que nous soyons capables de défendre les droits des camerounais où qu'ils se trouvent. À ce moment, nous aurons fait un grand pas en avant dans la conscience nationale. Nous reprendrons en main notre histoire et donnerons un sens à notre pays.

3-      La masse critique n'est pas atteinte au pays.

          Malcom X, luttant pour la cause des noirs aux Etats-Unis d’Amérique, fut forcé de reconnaître que la plus grande erreur du mouvement a été d'essayer d'organiser un peuple endormi pour atteindre les objectifs de grandeur. Il faut d'abord réveiller le peuple, et l'action viendra seule. Pour qu'un peuple puisse se lever, braver ses peurs, ses divisions internes et se dresser contre un ennemi qu'il sait plus fort que lui, il faut qu'il atteigne la masse critique. La masse critique est le moment où le peuple fait un saut qualitatif, pour parler en révolutionnaire. Les historiens parlent de réveil du nationalisme. Quel que soit le terme qu'on lui donne, c'est la période où le peuple s'engage à prendre son destin en main. C'est à nous les politiciens que revient cette tâche d'élever la conscience du peuple et de lui faire atteindre la masse critique. C'est la tâche la plus difficile de la politique. Tous ceux qui esquivent cette tâche difficile et coûteuse le paient cash au niveau de l'action. Ce travail n'est pas fait au Cameroun où nous les politiciens apparaissons la plupart de temps à la veille des élections, puis disparaissons pour réapparaître aux prochaines élections. Nous ne formons donc pas notre peuple, et nous attendons qu'il descende dans la rue à notre appel.

4-      Il faut densifier l'organisation et fixer une date raisonnable pour le départ de la dictature de Paul Biya

          Le nombre de personnes dans la rue était assez pour une démonstration  de force, mais très peu pour exiger le départ du régime. Ceux qui veulent le changement doivent fixer une date raisonnable : 4 ou 5 ans, et engager immédiatement un sérieux travail de proximité avec les masses pour les former, les écouter, les organiser, les rassurer. C'est le travail que la LIMARA a commencé, mais très timidement à cause de ses moyens particulièrement limités.

5-      Une coordination de forces

          L’une des raisons de l’échec de cette marche est le caractère même du principal organisateur de la marche. Il s’agit du MRC, le principal parti politique de l’opposition de l’heure. Aux élections présidentielles de 2018, le MRC a supplanté le SDF (Social Democratic Front) comme principal parti d’opposition.  Il a suscité beaucoup d’espoir tant au niveau du peuple que de l’opposition, mais son attitude ne fait pas avancer l’opposition. Alors que toutes les analyses montrent qu’il faille une union de forces, le MRC fait chemin seul. Il prend des initiatives personnelles de lutte et demandent aux autres forces politiques de se joindre à ses actions. Il divise la scène politique en deux, le gouvernement cynique qu’il faut chasser et lui-même. Toutes les autres forces politiques doivent donc soit être du gouvernement ou de son camp. Ceux qui ne sont pas de son camp sont accusés de faire le jeu du régime pour détruire l’opposition. Une telle logique frustre les forces de l’opposition et empêche une union des forces contre la dictature. Dans la même logique, c’est le MRC qui initie toute action et les autres partis d’opposition doivent suivre ses actions ou être taxés de jouer le jeu du régime. Cette marche du 22 est dans le même sillage. Le MRC a menacé de mobiliser le peuple pour exiger le départ de Paul Biya si le conseil électoral était convoqué pour les élections régionales. Le conseil étant convoqué, il a engagé cette marche contre le régime et a demandé le soutien des autres forces politiques. Il serait mieux de planifier les actions ensemble avec les forces de l’opposition, puisque chaque force est engagée dans une action personnelle d’atteinte de ses objectifs. La même logique solitaire s’est manifestée quand le MRC a appelé au boycott des élections législatives et municipales, alors que plusieurs forces avant lui avaient déjà appelé au boycott. Le MRC est comme un grand frère qui doit, au lieu de demander à ses frères de venir vers lui, mais aller vers eux. La volonté de tout centrer sur lui expose ses militants à de graves périls. L’attitude de ses militants et sympathisants dans les réseaux sociaux ne favorise pas aussi une union de forces. Ils sont injurieux envers toute personne qui n’épouse pas leurs idées ou critique leur leader.

6-      Le découragement populaire

        Depuis les indépendances, le peuple camerounais a échoué dans toute initiative qu’il a engagée pour son bien-être. A part les évènements de 1990-1992 qui se sont soldés par l’ouverture démocratique et la liberté, toutes ses autres initiatives ont été des échecs. Cet échec de plus va d’avantage décourager un peuple souffrant, apeuré par les actions d’un régime répressif. Si le MRC ne change pas ses méthodes, il ne tiendra pas aussi longtemps à la tête de l’opposition que le SDF, et ses résultats seraient insignifiants. Pour nous, il faut mettre sur pied une coordination des partis progressistes et révolutionnaires où les forces sont jugées, non en fonction de leur capacité financière, mais de leur capacité à faire avancer la cause commune. Dans cette logique, la LIMARA pourra donner sa contribution.

7-      On n’attrape pas un lion avec le piège du rat

          Le président Paul Biya se fait appeler l’homme lion. Il a plus de 30 ans de règne. On ne peut pas prétendre le chasser sur un sot d’humeur, parce qu’il a décidé d’organiser les élections régionales malgré l’ultimatum qui lui a été adressé. Cela s’appelle la précipitation. Le départ du régime a été planifié en un jour. Beaucoup de marcheurs étaient convaincus qu’ils viennent chasser le régime ce 22 septembre 2020. Même pour un régime particulièrement fragilisé, il n’est pas facile de le renverser en un jour. La conséquence a été simple. Quand le régime a réprimé et que les marcheurs se sont rendus compte qu’ils n’ont pas chassé le régime, pour eux c’était un échec. Il fallait leur informer clairement que le 22 septembre n’est que le début des événements et que la marche devait se poursuivre jusqu’à son départ. Le peuple devait se préparer en conséquence. La conséquence de ceci a été les arrestations. Des familles sont sans parents, et peut-être pour très longtemps puisque le régime se moque des lois qu’il rédige. Il respecte une loi quand elle est directement à son avantage.

8-      La confusion entre la foule et la masse

         Si un leader s’appuie sur les élections pour juger sa popularité, il se trompe énormément. Lors des élections, le peuple prête l’oreille aux candidats. Ces derniers drainent alors des foules. Le président du MRC a drainé des foules immenses lors des élections, au contentieux électoral, dans la diaspora. Il a drainé des milliers de personnes. A son retour au pays, des dizaines de milliers de personnes sont venus l’accueillir à l’aéroport. Le MRC s’est sûrement enorgueilli de cette popularité et a estimé qu’il pouvait prendre le pouvoir seul en s’appuyant sur cette foule. Cette foule qu’on draine est très importante, mais pas suffisante. La masse quant à elle est un peu plus sélective. Dans la foule, très peu sont prêts à prendre des risques pour leur leader. Le MRC attendait cette foule dans la rue. Un de ses dirigeants, Wilfried  Ekanga s’est demandé où était la foule qui était venue accompagner le président de son parti à son retour d’Europe. Pour gagner le pari de mettre le peuple camerounais en route, il faut un intense travail de proximité, pour le former. En fait aucun leader politique depuis les années 1950 n’a envisagé la formation politique du peuple. Le peuple n’est donc pas formé politiquement. Débattre sur les médias n’est qu’un aspect très marginal de formation du peuple. Le MRC ne doit vraiment pas être surpris du peu de gens dans la rue. Le gros du travail est de former le peuple. La voie la plus facile ce sont les meetings populaires. Or le régime dictatorial ne tolère pas de meetings de l’opposition. Il faut donc faire le porte à porte comme les témoins de Jéhovah. Les membres doivent pilonner leurs quartiers. Pour cela, ils doivent eux-mêmes être formés. Ce qui conduit inéluctablement à la préparation d’une révolution, puisqu’il faut expliquer au peuple la société à bâtir. Il faut répondre de façon claire aux questions de monnaie, des relations avec la France, de l’économie... Ce travail, la LIMARA le fait très timidement à cause de ses difficultés financières. C’est la seule issue pour préparer le peuple en échappant à la répression de la dictature. Pour les marches, la LIMARA n’envisage pas un face à face avec le régime en sachant son caractère répressif. Il ne faut pas sacrifier des militants et sympathisants rien. Ce sont eux qui portent les idées défendues. Sans eux, les meilleures idées meurent. Il faut fragiliser le régime par des marches. Il faut marcher dans les régions et les quartiers de la capitale, où on sait que le régime a le moins de forces armées, donc ne peut arrêter les marches. Il doit constater les marches sans pouvoir les arrêter. Il doit être impuissant devant les marches qui vont se multiplier partout au pays. Ces marches en même temps fragilisent le régime en préparant le peuple à l’action de la rue. Celui qui marche deux fois à Goulfey est plus courageux pour marcher à Yaoundé. Il brise sa peur de la rue. Tout cela demande un travail intense d’organisation, donc de sérieuses dépenses. C’est pour cela que la LIMARA ne cesse de faire appel à la diaspora. Si nous faisons ce travail, dans 3, 4 ou 5 ans nous chasserons le tyran. Mais si nous continuons comme nous le faisons, dans 10, 20, 30 ou 40 ans nous serons encore là à pleurnicher, puisque après le régime ce sera le régime. La diaspora doit beaucoup soutenir la LIMARA et les forces de changement.

9-      Des leaders en herbe

       A la veille de la marche du 22 septembre 2020, beaucoup de leaders sont apparus mystérieusement, faisant des pressions. Ils disparaîtront, pour réapparaître à la prochaine action. Cette méthode de zombie n'aide personne. Un leader est celui sur qui on doit compter à tout moment, il doit être un partisan, il doit mener des actions sur le terrain, payer ses cotisations pour renforcer le mouvement. Il ne doit pas apparaître quand il y a action et disparaître après.

10-  Une diaspora combattante

            L'action de la diaspora a été déterminante dans cette épreuve de force. Une démocratie plus avancée en Europe et en Amérique lui a permis de mieux s'organiser pour manifester. Ils ont eu plus de succès qu'au pays. Leur action depuis les élections de 2018 est très élogieuse. Grâce à la Brigade Anti-Sardinards, ils ont réduit les dépenses du président en Europe en boycottant ses séjours. Il a été obligé de rentrer rester au pays. Mais le changement demande encore plus à la diaspora. Etant généralement plus nantis, ils doivent davantage soutenir financièrement les organisations en lutte au pays, puisque le principal combat se fait au pays. La LIMARA renforcera très bientôt son travail de terrain, et elle compte sur l'appui de la diaspora pour mieux mener à bout cette initiative et venir à bout du régime dictatorial de Yaoundé.