Quel panafricanisme aujourd’hui ? Bilan de 12 ans d’existence de la Ligue Associative Africaine
Le panafricanisme n’est pas né dans le confort des bibliothèques ni dans les salons diplomatiques. Il est né dans la douleur, dans le sang et dans l’humiliation. Il est né d’une situation historique précise : le racisme anti-noir systémique en Amérique, au lendemain de l’abolition formelle de l’esclavage. Les Noirs, sortis de quatre décennies d’esclavage légal, n’étaient pas devenus des hommes libres, mais des parias modernes. Ils étaient lynchés, marginalisés, exclus, tués sans raison, enfermés dans des lois ségrégationnistes qui faisaient de leur peau une condamnation permanente.
Face à cette barbarie organisée, les Noirs d’Amérique ont compris une vérité fondamentale : aucun peuple dispersé, divisé et isolé ne peut imposer le respect. Les pogroms raciaux, les lynchages publics, les lois Jim Crow ont agi comme un révélateur historique. C’est dans ce contexte que naît l’idée que l’union des Noirs du monde entier (d’Afrique, des Amériques, des Caraïbes et d’ailleurs) est une nécessité vitale, et non un luxe idéologique. Ainsi naquit le panafricanisme : non comme une mode intellectuelle, mais comme une réponse à une oppression globale.
Des panafricanismes, et non un panafricanisme
Très tôt, le mouvement panafricaniste fut traversé par des divergences idéologiques profondes. Il n’y eut jamais une seule définition du panafricanisme, mais plusieurs conceptions concurrentes.
Pour certains, à l' instar de Marcus Garvey, le panafricanisme était avant tout culturel : une affirmation de la dignité négro-africaine, une réhabilitation de l’histoire, des valeurs et des civilisations noires niées par le colonialisme. Pour d’autres comme Kwame Nkrumah, il devait être politique, débouchant sur la création d’un État africain capable de rivaliser avec les puissances impérialistes. D’autres encore y voyaient un projet économique, visant l’émergence d’un capitalisme noir ou d’une économie autonome capable de rompre la dépendance vis-à-vis des industries blanches occidentales.
Même l’idée d’État ne faisait pas l’unanimité. Fallait-il un État continental multiracial, réunissant toutes les populations présentes en Afrique, ou bien un État nègre, pensé comme un instrument de réparation historique ? Ces débats, loin d’être des faiblesses, témoignent de la richesse théorique du panafricanisme. Mais ils expliquent aussi ses contradictions et ses impasses.
Les méthodes et leurs limites historiques
Pour atteindre l’unité africaine, plusieurs méthodes ont été tentées. Le panafricanisme institutionnel, incarné par Kwame Nkrumah, a voulu réaliser l’unité par le sommet : unir les États africains existants pour les faire basculer vers un État unique. Cette stratégie a échoué. L’OUA hier, l’UA aujourd’hui, n’ont jamais été des instruments de libération, mais des cadres de gestion de la dépendance. Deux raisons fondamentales expliquent cet échec. D’abord, le rôle déterminant des puissances occidentales, qui contrôlent encore politiquement, économiquement et militairement la plupart des États africains et qui n’ont aucun intérêt à l’unité du continent. Ensuite, et surtout, l’absence d’un peuple conscient et organisé. Sans pression populaire, l’unité africaine est restée suspendue au bon vouloir de chefs d’État souvent soumis à des intérêts étrangers.
À côté de cela, il y eut le panafricanisme des conférences, avec W.E.B. Du Bois, qui tenta de structurer idéologiquement le mouvement. Il y eut le panafricanisme économique de Marcus Garvey, avec des projets comme la Black Star Line. Il y eut enfin le panafricanisme intellectuel, théorisé par des penseurs comme George Padmore. Il faut le rappeler avec force : les premiers panafricanistes étaient tous des intellectuels, et le mouvement s’est d’abord construit dans la théorie avant de chercher sa traduction pratique.
Aujourd’hui, nous assistons à l’émergence de ce que l’on peut appeler un panafricanisme populaire, porté par les réseaux sociaux. Cette nouvelle phase a le mérite de toucher les masses, mais elle court le risque de la superficialité lorsqu’elle se limite à la dénonciation sans construction idéologique solide.
La Ligue associative africaine : tirer les leçons de l’échec
C’est dans ce contexte historique que s’inscrit la Ligue Associative Africaine. Dès le départ, nous avons fait un constat lucide : le panafricanisme politique a échoué parce que le peuple n’était pas formé. Tant que les masses ne maîtrisent pas les enjeux, elles ne peuvent exercer aucune pression sur leurs dirigeants. Le panafricanisme est alors confisqué par des élites présidentielles, elles-mêmes sous influence étrangère.
Notre première orientation a donc été claire : la formation. Former le peuple africain de manière soutenue, rigoureuse, méthodique. C’est dans cet esprit que nous avons lancé les études panafricaines, un programme éducatif destiné à éveiller la conscience politique et historique. Le manque cruel de moyens n’a pas permis d’achever ce programme, mais le travail se poursuit.
Sur le plan économique, l’héritage de Marcus Garvey nous est apparu fondamental. Sans base économique, toute émancipation est un slogan creux. Nous avons donc engagé une structure visant à faciliter l’investissement et l’émergence économique noire. Il s'agit de la SOPAGRI (Société Panafricaine d'Agriculture). Le projet reste timide, faute d’engagement massif, mais la direction est juste.
Sur le plan politique, notre stratégie est concrète : créer des partis panafricanistes dans chaque pays africain. Lorsqu’un de ces partis accède au pouvoir, il s’allir avec les autres pour former, non par proclamation mais par construction progressive, un État uni. À ce jour, la Ligue dispose d’un parti politique en Afrique : la LIMARA.
Dans le champ intellectuel, nous avons créé un site de diffusion des idées panafricaines, de vulgarisation des grands ouvrages sur l’Afrique, et lancé un journal militant qui peine encore à trouver sa vitesse de croisière. Mais là encore, la semence est plantée.
Au-delà de la colère : la construction
Le panafricanisme médiatique porté par certaines figures des réseaux sociaux est souvent une réaction frontale au colonialisme, nécessaire mais insuffisante. Sans théories solides, sans organisation, sans stratégie à long terme, cette colère s’épuise vite. Elle réveille, mais ne construit pas. C’est pourquoi la Ligue associative africaine refuse le panafricanisme de l’instant. Tout en étant présente sur les réseaux sociaux, à travers une chaîne YouTube, une page Facebook et d’autres canaux, elle ne s’arrête pas à la dénonciation. Nous formons, nous théorisons, nous préparons, nous politisons.
Douze ans de lutte, et la certitude historique
En douze années d’existence, avec des moyens presque inexistants, la Ligue associative africaine a accompli un travail considérable. Mais nous ne nous illusionnons pas : nos faiblesses sont réelles. Le manque de ressources financières limite notre efficacité, ralentit nos projets, fragilise nos structures.
Pourtant, notre détermination demeure intacte. Car l’histoire n’avance pas au rythme des impatients, mais à celui des peuples organisés. Le panafricanisme n’est pas une utopie sentimentale : c’est une nécessité historique. Et ce rêve vieux de plus d’un siècle ne disparaîtra pas. Il attend son heure.
Nous travaillons pour qu’il cesse d’être un slogan et devienne enfin une réalité.

