Plaidoyer pour une décolonisation linguistique du Cameroun

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Le Cameroun, tout comme la plupart des pays ex- colonies de la France et la Grande Bretagne, a canonisé les langues de ses bourreaux comme langues officielles. Ce faisant, le Cameroun légalise, légitime et pérennise la politique d’assimilation du colon, laquelle est fondatrice de sa triste et profonde aliénation  culturelle qui se célèbre sous forme de semaine nationale du bilinguisme (français&anglais) depuis quatorze ans déjà. Cette situation étant pathologique à l’extrême, il est urgent et nécessaire qu’on s’interroge sur une mesure thérapeutique très efficace : la décolonisation linguistique. Notre analyse se veut un plaidoyer pour cette décolonisation linguistique; elle (notre analyse) partira des origines des langues officielles camerounaises pour souligner la nécessité d’une révolution dans la politique linguistique du Cameroun.

I.            Aux origines des langues officielles du Cameroun : la politique d’assimilation coloniale française et anglaise

La politique d’assimilation consiste à formater le colonisé à la vision du monde de son maitre. Elle engendre un déracinement culturel suivi d’une aliénation culturelle dont le présupposé est l’aliénation linguistique, c’est-à-dire la perte de l’ingrédient premier de sa personnalité culturelle qu’est la langue. Un rappel historique est indispensable pour mieux saisir cette philosophie dont l’application dans le contexte camerounais, comme ailleurs, a généré de graves conséquences.

1)           Rappel historique

Le 04 Mars 1916, l’Allemagne quitte le Cameroun, battue par la France et la Grande Bretagne qui vont dès lors partitionner le pays entre eux et tacher chacun de formater sa sphère d’influence à sa vision du monde : c’est la politique d’assimilation. Elle s’assure du déracinement identitaire de l’individu et de sa formation et conformation au mode de pensée du colon, à l’effet de le rendre plus malléable et corvéable; le camerounais assimilé, acculturé, aliéné, vénère quotidiennement la culture de son maitre qu’il considère toujours comme unique boussole. Cette politique n’est rien d’autre que l’impérialisme culturel en ce sens qu’elle est une véritable déclaration de guerre à la culture endogène. Elle part nécessairement de l’assimilation linguistique pour l’assimilation totale  du colonisé, puisque la langue est la condition sine qua non de toute expression culturelle. C’est dans cette logique qu’il faut comprendre la France qui, en 1946, interdisait l’utilisation des langues nationales du Cameroun dans les écoles et institutions de formation.

2)           Conséquence de la politique d’assimilation

L’implémentation de toute philosophie d’assimilation part nécessairement de l’imposition d’une langue et n’est pas, de ce fait, sans conséquences déplorables. Au Cameroun, ses conséquences sont observables  sur plusieurs plans.

Sur le plan social, l’héritage linguistique colonial, jalousement conservé et valorisé par le biais de l’adoption du Français et l’Anglais comme langues nationales, constitue un attentat à l’unité et la solidarité nationales. En effet, la division du pays en deux blocs linguistiques tend à gommer l’identité nationale au profit de l’émergence des identités linguistiques conflictuelles. Cette situation laisse logiquement entendre qu’il y a un affrontement latent entre les Anglophones et les Francophones, que les uns considèrent les autres comme leur malheur et inversement. Cette guerre froide linguistique a généré une crise du lien social et un abandon des préoccupations salutaires de développement global de la société pour des préoccupations byzantines de problème anglophone, qui a atteint son paroxysme en se traduisant en un projet sécessionniste.

Sur le pan éducatif, l’héritage linguistique colonial a fait de monstrueuses absurdités. A la vérité, le système éducatif camerounais est la juxtaposition de deux systèmes éducatifs qui sont incompatibles non seulement entre eux, mais aussi aux réalités socio-historiques du pays. Le système anglophone, de part son fond et sa forme, forme l’individu suivant le modèle anglo-saxon tandis que le système francophone le fait conformément à la vision francophone et françafricaine du monde. En se fondant sur des paradigmes étrangers, ces systèmes excluent ipso facto les réalités du Cameroun qu’ils sont, par voie de conséquence, inaptes à transformer. Ainsi, nous sommes fondés à croire que le système éducatif camerounais forme des citoyens anglais et français, autrement dit des individus qui vont défendre les intérêts géostratégiques et géopolitiques de l’Angleterre ou de la France.

Sur le plan juridique, la malheureuse bipolarité linguistique du Cameroun a donné naissance à deux systèmes de juridiction différents qui cohabitent ensemble dans un pays qui, paradoxalement, proclame son unité et sa solidarité tous les jours.

Au vu de tout ce qui précède, il y a lieu de conclure que la politique linguistique actuelle du Cameroun a été pensée et appliquée contre ses intérêts, d’où l’urgence et la nécessité de la  révolutionner.

 

II.          Révolution de la politique linguistique du Cameroun

La révolution dont il est question ici n’est rien d’autre qu’un processus de décolonisation linguistique du Cameroun. Elle suppose une rupture d’avec le legs linguistique colonial au profit de l’adoption d’une politique linguistique fondée sur les préoccupations identitaires, Ce qui suppose au préalable, d’après nous, une prise de conscience des critères d’adoption d’une langue officielle.

1)           Les critères d’adoption d’une langue officielle

Le choix d’une langue officielle ne relève aucunement d’un fait de hasard, il est fondé sur des critères rationnels et objectifs qui garantissent l’harmonie sociale. A l’entame de Main basse sur l’Afrique, Jean Ziegler analyse le processus historique de construction de la nation dont l’un des éléments clés est la langue. L’adoption officielle de celle-ci, d’après Ziegler, est fondée sur trois critères : la communication, l’économie, l’éducation et la science.

La principale raison d’adoption d’une langue officielle est la communication, c’est-à-dire le dialogue et l’échange harmonieux des informations entre les membres de la société. Ainsi, la langue officielle transcende les particularités linguistiques constitutives de la société pour instaurer la solidarité et l’unité linguistiques. En cela, elle est l’élément fédérateur des esprits, le catalyseur de la volonté de vivre ensemble et donc, facteur d’unité nationale ou de la conscience nationale.

La seconde raison pour laquelle un pays adopte une langue officielle est d’ordre économique. En effet, si l’économie suppose la production et la circulation des biens et des richesses, elle doit nécessairement être soutendue par une langue. Celle-ci assure le dialogue et la cohésion entre les producteurs, ainsi que la fluidité des échanges. C’est pourquoi les pays émergents, à l’instar de la chine, ont accompagné leur conquête économique du monde d’une politique linguistique.

La troisième et dernière raison d’officialisation d’une langue est éducative et scientifique. Dans cette perspective, la langue choisie doit être la plus efficace à favoriser la conception et la transmission des enseignements reflétant les réalités sociales. Une telle langue doit, de ce fait, être appropriée pour l’élaboration et la diffusion des savoirs.

 Tous ces critères peuvent donc inspirer chaque Etat africain en général et le Cameroun en particulier à partir de sa diversité linguistique pour l’adoption d’une langue officielle, voire plusieurs.

 

 

2)           Des langues nationales à la langue officielle

L’histoire des nations européennes et asiatiques démontre que les préoccupations identitaires ont toujours été au cœur du processus d’adoption d’une langue officielle. Ces nations sont toujours partir de leur pluralisme linguistique, autrement dit de leurs langues nationales, pour définir et adopter une langue qui soit susceptible de garantir leur l’unité. C’est le cas des pays comme la France, l’Angleterre et l’Allemagne qui, en dépit de leurs diversités linguistiques, ont choisi respectivement le Français, l’Anglais et l’Allemand comme langues officielles; les pays émergents comme la Chine et l’Inde, en dehors du Mandarin et du Hindi qui leur sont respectivement propres comme langues officielles choisies parmi tant d’autres, ont aussi adopté les langues étrangères comme langues officielles, l’Anglais pour la chine et l’Anglais plus vingt et trois autres langues pour l’Inde.

Ce processus endogène de sélection des langues officielles est salutaire et constitue un exemple à suivre pour le Cameroun et les autres pays africains qui pratiquent l’esclavage linguistique depuis plusieurs décennies. Voici venue l’heure appropriée de briser les chaines de cet esclavage, de sonner le glas de l’impérialisme linguistique. Autrement dit, l’heure est à la décolonisation linguistique, qui doit obligatoirement passer par la révolution de la politique linguistique du Cameroun.

La politique linguistique d’un pays est exclusivement dépendante du pouvoir politique. Celui-ci est la condition d’existence de celle-là. Le politique camerounais doit donc assumer son rôle, il doit user de ses pleins pouvoirs pour instituer une ou deux langue(s) officielle(s), en partant, bien sûr, des langues nationales.

Il n’est point exclu que le Cameroun, dans le processus de sa décolonisation linguistique qui suppose une rupture d’avec la pratique de son bilinguisme honteux, opte pour le multilinguisme en adoptant comme langues officielles, les langues nationales et les langues étrangères. A condition que ce soit dans une logique de conquête et de défense de ses intérêts stratégiques et non dans une logique de canonisation et d’animation de l’héritage colonial.