texte 5
Mais chez nous, le meilleur testament écrit n’avait guère la force de la parole devant la mort. La parole signifie la vie, la vie qui continue, et que l’homme doit respecter à tout moment, parce qu’elle est la seule chose d’ici-bas qui ne passe guère. Les hommes qui savent écrire perdent ce profond respect de la vie. Ils savent que leur pensée ne se dégradera pas au cours du temps, ils savent que ce qu’ils disent ou pensent aujourd’hui gardera sa forme demain, quels que soient les hommes qui vivront après eux : car l’écriture reste qui donne une forme immuable[1] à la pensée. Ainsi, la parole, manifestation naturelle de la vie, se trouve remplacée par une invention toute conventionnelle des hommes, l’écriture. On comprend alors que la vie elle-même perde un peu de son importance, et l’on s’explique facilement les guerres mondiales décimant des milliers d’hommes…
En inventant l’écriture, l’homme a cru se mettre à l’abri du temps : il a enfermé sa pensée dans le livre, accordant à celui-ci, une confiance grandissante, que rien ne semble pouvoir détruire. Pourtant, le livre ne mérite en rien cette confiance excessive, car dans le fond, il est l’ami le plus indiscret qui soit : dites-lui que vous venez de faire une découverte, et il se met aussitôt à la divulguer de par le monde, comme si la chose regardait tout le monde entier.
Francis Bebey, Le Fils d’Agatha Moudio.

