La famille Penka et l' association Kwemche, un conflit qui symbolise l' orientation mémorielle du pays

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En 2025, la diffusion du film documentaire de l' association Kwemche intitulé « Penka Michel, toponymie controversée d’une circonscription administrative » a déclenché une longue procédure. Le fils de Penka Michel portant le nom de son père s'est vigoureusement opposé à ce documentaire. Maître Penka Michel a porté plainte au tribunal de première instance de Dschang.

Un verdict qui dépasse le droit

Le tribunal de première instance de Dschang a décidé de la suspension immédiate du film documentaire. Ce verdict constitue un événement politique majeur, révélateur de la manière dont l’État camerounais continue de gérer les blessures non cicatrisées de la période coloniale et de la décolonisation. Par une ordonnance rendue en référé, le juge Minlang Eba’a Valentin, suivant scrupuleusement les réquisitions du procureur Tsayem Roger, a ordonné l’arrêt immédiat de toute production, diffusion, reproduction ou exploitation du film de Soh Charles, ainsi que de tout autre contenu (écrit, audiovisuel ou numérique) relatif à Penka Michel. Cette décision est assortie d’une astreinte quotidienne de 500 000 FCFA, véritable sanction économique destinée à étouffer toute velléité de résistance.
Nous ne sommes pas ici face à une querelle de famille, encore moins à un banal conflit de mémoires. Nous sommes face à un affrontement entre deux conceptions de l’histoire. Il s'agit de l’histoire officielle, produite par l’État postcolonial héritier de la collaboration ; et l’histoire critique, portée par les intellectuels, les victimes et leurs descendants.

La justice comme appareil idéologique d’État

La décision du tribunal de Dschang d'octobre 2025 illustre parfaitement la thèse que la justice n’est jamais neutre. Elle fonctionne comme un appareil idéologique et répressif, mobilisé lorsque les fondements symboliques du pouvoir sont menacés. La ligne de défense de Maître Penka Michel, fils du personnage mis en cause, est révélatrice. Selon lui, le documentaire serait : « constitutif de voie de fait à l’endroit de l’État », une offense au Président Paul Biya en contestant son autorité, une tentative de vouer la population à la vindicte populaire, une atteinte à la mémoire d’un «héros national». Autrement dit, critiquer Penka Michel revient à défier l’État. Mais la vérité est que Penka Michel n’est pas seulement une figure historique, il est un pilier symbolique du pouvoir postcolonial, un maillon de la chaîne qui relie l’administration coloniale française aux élites actuelles. Dans ces conditions, le verdict ne pouvait être qu’un verdict politique. Le pouvoir néocolonial ne peut s'opposer à une figure qui a rendu hommage à son maître la France.

Une justice sous pression politique assumée

Deux jours avant le prononcé du verdict, le ministre délégué à la Justice, Jean de Dieu Momo, est sorti de sa réserve institutionnelle pour prendre publiquement position en faveur des plaignants. Dans un post largement diffusé sur les réseaux sociaux, il déclarait : « Les fils des maquisards de la période de l’indépendance ressortent du maquis aujourd’hui pour se dresser contre ceux qui ne les ont pas suivis dans leur aventure révolutionnaire. » Cette sortie est lourde de sens. Elle réactive le vocabulaire colonial, avec le terme maquisards utilisé jadis pour discréditer les combattants de la liberté, et désigne implicitement les descendants des nationalistes comme des fauteurs de trouble. Par ce post il réactive ce combat qui s'est déroulé entre les nationalistes qui luttaient pour la liberté du pays, traités de maquisards, et les collaborateurs qui ont décidé de servir l' ennemi français. Notre État actuel est dirigé par les collaborateurs et leurs descendants. Comment, dans ces conditions, croire à l’impartialité d’une justice placée sous la tutelle directe de l’exécutif ? Comme le souligne l’association Kwemtche, dans un communiqué signé à Bansoa le 7 octobre 2025, cette décision : « résulte davantage de pressions politiques que d’un raisonnement juridique ». La justice a pris position pour les vainqueurs de cette guerre, c'est-à-dire pour les descendants de Penka Michel, car contester Penka Michel revient à contester les ancêtres de ceux qui nous dirigent. Donner raison à l' association Kwemche reviendrait à encourager que d'autres figures collaboratrices soient étudiées et contestées. C'est secouer le fondement même de l' État Néocolonial de Paul Biya.

Penka Michel : collaboration, répression et toponymie coloniale

Le cœur du conflit est clair : qui doit être glorifié au Cameroun ? Penka Michel n’est pas un simple notable local. Il fut une autorité publique indigène, à qui l’administration coloniale française avait sous-traité une partie du pouvoir répressif. À ce titre, il a participé directement ou indirectement à la traque des nationalistes, la torture, les assassinats, la destruction de villages entiers dans la région bamiléké. Donner son nom à un département administratif n’est pas un acte neutre. C'est un remerciement, un choix idéologique, une manière de dire aux générations futures : voici ceux que nous honorons. Vous devez les imiter. Voilà vos modèles. La classe dominante cherche toujours à transformer ses crimes en vertus historiques, et de tenter de présenter des bourreaux en héros.

Soh Charles : la contre-offensive intellectuelle

En ce 13 janvier 2025, malgré les menaces judiciaires qu'il sait proche, le Professeur Charles Soh a publié deux posts devenus viraux. Il y affirme sans ambiguïté qu'il ne reculeras pas. Il annonce la parution prochaine de deux ouvrages documentant les actes posés par Penka Michel en tant qu’autorité publique collaboratrice. Il annonce également que 14 étudiants, dont 2 en France et 2 au Canada, ont choisi d’orienter leurs recherches sur la présence militaire française au Cameroun, et précise que tous évoqueront Penka Michel. Il annonce en plus la sortie en avril prochain d’un ouvrage majeur d’une journaliste et historienne française, consacrant 69 pages à Penka Michel. Ainsi, malgré l’interdiction judiciaire, la recherche avance. L’histoire ne se juge pas en référé. Le Professeur Charles Soh bascule le combat dans le domaine de la recherche. Il sait que la rigueur de la recherche donnera les résultats sans appels, et restituera Penka Michel dans le rôle historique qu'il a joué, c'est-à-dire celui de collabos qui a aidé la France à réprimer le peuple camerounais dans la région Bamileke. 

L’omerta comme stratégie politique

Soh Charles identifie clairement les objectifs des procédures engagées contre lui : intimider les victimes et leurs familles, punir ceux qui osent lever le voile sur les crimes du passé, instaurer la peur chez les chercheurs, journalistes et étudiants. Mais l’histoire ne se laisse pas bâillonner. Basculer le combat dans le domaine de la recherche c'est pour le Professeur Charles Soh une certitude d'obtenir des résultats que la justice lui a refusés. Pour lui, « vouloir imposer le silence sur ce pan de l’histoire ne changera rien à la vérité historique. » Penka Michel est aujourd’hui un objet central de la recherche sur la collaboration, la trahison et la naissance de la Françafrique. Il est le point nodal où s’articulent passé colonial et présent néocolonial.

L’histoire contre l’État

En tentant d’interdire un documentaire mémoriel, l’État camerounais révèle sa fragilité idéologique. Un pouvoir sûr de lui n’a pas peur des archives, ni des films, ni des chercheurs. Refuser le débat historique, c’est refuser de comprendre le présent. Imposer l’amnésie collective par la justice, c’est prolonger la violence coloniale sous d’autres formes. L’histoire du Cameroun ne se résumera jamais aux verdicts des tribunaux. Elle se construit dans la lutte, la mémoire et la recherche. Et cette lutte ne fait que commencer. Le terrain de la recherche où le Professeur Charles Soh a amené ce combat mémoriel n' est qu'un aspect du combat et Charles Soh n' est qu'un combattant parmis tant d'autres. Tôt ou tard le nom de ce département changera.