Joseph Antenor Firmin : "Aucun peuple ne peut vivre indéfiniment sous la tyranie, dans l’injustice, l’ignorance et la misère"
Joseph-Anténor Firmin est né au Cap Haïtien en 1850. D'origine modeste, élève assidu et dur à la tâche, il commence à enseigner à l’âge de 17 ans. Il est titulaire d’une Licence es lettres de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de l'Université de Paris. Il est également Diplômé d'Etudes Supérieures d'histoire (Sorbonne) et de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris. En plus de ces disciplines, il étudie les mathématiques qui lui permettront de s’orienter vers la comptabilité commerciale. Il étudie aussi le Droit à l’université, ce qui lui permet d’exercer plus tard comme avocat. Antenor Firmin est un autodidacte. Il a eu l’essentiel de ses connaissances par ses propres recherches. Il travaille comme comptable pour le service des douanes d’Haïti, puis pour une maison de commerce. En 1875, il est agent percepteur de la commune du Cap, tout en donnant des cours de grec, de latin et de français dans un établissement privé. Il écrit et parle le français, l’anglais, l’espagnol, l’allemand, l’italien, le grec et le latin et possède des connaissances d'un caractère encyclopédique.
Au XIXe siècle, l’Europe est assez forte pour dominer le monde entier. Pour que cette domination soit facilement acceptée par les peuples qu’elle s’apprête à dominer, l’Europe a besoin de les détruire psychologiquement avant d’engager leur destruction physique. Elle a besoin de justifier sa domination sur les autres peuples. Elle considère alors sa race et sa culture comme supérieure aux autres et se donne pour mission de civiliser les autres races. Certains penseurs européens élaborent les théories de l’inégalité des races, affirmant la supériorité de la race blanche sur les autres. Parmi eux, Gobineau publie son Traité de l’inégalité des races. Anténor Firmin s’oppose à cette violence symbolique de l’Europe. Il procède à une critique des thèses de Gobineau. Par ses recherches, il découvre que les différences de situations sociales constatées par Gobineau relèvent de contingences historiques et non raciales. En 1885, il publie son traité De l’égalité des races humaines, en réponse aux thèses racistes des européens tels que Gobineau. Haïti, le pays d’Anténor Firmin est un Etat Noir bâti par les anciens esclaves. Ce pays a vaincu plusieurs pays européens pour arracher sa liberté. Les noirs ont lutté et vaincu les armées blanches qui les avaient asservis en esclavage et ont imposé la fin des razzias négrières. Ces éléments faussent les thèses de Gobineau sur la prétendue infériorité de la race noire. Anténor Firmin étudie un à un les arguments du racisme scientifique, en montrant le fait que ces arguments ne s’appuient sur aucune vérité scientifique ou même mythique. Il réduit le discours scientifique de l'inégalité des races à un ensemble de superstitions, sans fondement scientifique. L’ouvrage de Firmin a été la seule réplique scientifique aux 26 thèses de Gobineau. Dès sa parution, son livre a été tellement dérangeant pour le milieu blanc qu’il a été ignoré dans les milieux cultivés. Ce livre a été réédité en 2004 par les éditions l’Harmattan.
Anténor Firmin entre en politique en intégrant le parti libéral d’Haïti. Dans ce cadre, il fonde le journal « Le Messager du Nord ». Il échoue à la députation en 1879 parce que ses adversaires auraient laissé croire à la population qu'il est blanc. En juin 1883, il est envoyé à Caracas par le président Salomon pour les fêtes du centenaire de Bolivar. Mais ses idées et celles du président Salomon entrent en contradiction. Il refuse les postes ministériels que lui propose le président Salomon et s'exile à Paris où il devient membre de la Société d'Anthropologie. En 1888, il retourne à Haïti et participe activement aux événements qui renversent le président Salomon. L’année suivante, il est nommé ministre des Finances et des Relations extérieures par le président Florville Hyppolite. Il se distingue par ses compétences, ses pratiques et son honorabilité. Il réorganise les administrations qu'il dirige, notamment celles des douanes et de la Banque Nationale, diminue les taux d'intérêt, ce qui facilite la reprise rapide des affaires. Le pays peut désormais payer ses fonctionnaires sans grande difficulté. L’Etat reprend le paiement de sa Dette. Le pays accélère la construction des ponts, l’éclairage public. Cette croissance augmente la popularité d’Anténor Firmin dans le pays, attirant en même temps la colère de ses adversaires.
Les Etats-Unis d’Amérique ont des visées coloniales vis-àvis d’Haïti et Firmin s’en méfie. Les Etats-Unis essayent d’installer leur base navale à Haïti, au Môle Saint Nicolas, point stratégique pour le contrôle du Canal de Panama et de tout le bassin caribéen. Anténor Firmin s’oppose et empêche l’installation de cette base. Cette réussite est aussi le fait de la pression de certains noirs des Etats-Unis qui se sont opposés à l’installation de la base navale. En 1891, le président Hyppolite durcit son régime, ce qui amène Anténor Firmin à quitter le cabinet ministériel pour se retirer en France. La même année, il publie à Paris l’ouvrage Haïti au point de vue politique, administratif et économique. Dans cet ouvrage, il répond aux critiques émises par son successeur au ministère des finances d’Haïti. À Paris, il multiplie les contacts avec les milieux latino-américains et adhère au panafricanisme. Avec l’arrivée au pouvoir du président Sam en 1896, Firmin est rappelé comme ministre des Finances et des Relations extérieures, mais la chambre s’oppose à lui et il est renversé au cabinet ministériel. Firmin repart en exil. L’affaire Lüders éclate en Haïti. Le riche commerçant allemand Lüders brutalise un policier haïtien. Il est jugé par la justice haïtienne et condamné. L’Allemagne réagit et mobilise deux canonnières non loin de la capitale haïtienne Port-au-Prince. L’Allemagne donne à la République haïtienne un ultimatum exigeant une indemnité de 2000$ comme frais de réparation. Toutes les puissances internationales suivent l’affaire pour mesurer la force d’Haïti et voir si le pays peut être colonisé. Ces pays se rappellent de sa grande Révolution où le pays a battu les armées de plusieurs pays européens. Haïti est en fait le deuxième pays d’Amérique à faire sa Révolution, après les Etats-Unis d’Amérique. Les puissances colonisatrices se méfient de ce pays. L’affaire Lüders leur permet de juger la force de cet Etat. A cette période de la fin du XIXe siècle, presque tous les pays du monde ont été colonisés. Les quelques pays qui n’ont pas encore été colonisés sont menacés de l’être et tout acte de faiblesse d’un pays peut entrainer sa colonisation. Le président haïtien Sam cède à l’ultimatum allemand. Anténor Firmin voit en cet acte diplomatique un problème racial : « Quoi qu'on fasse, qu'on en parle tout haut ou qu'on veuille la voiler sous des subtilités sournoises, la question de la race domine fatalement le problème de la destinée d'Haïti. » Firmin s’oppose au fait que le président Sam ait cédé devant l’Allemagne de Guillaume II. Il est un homme orgueilleux qui ne se soumet à aucune puissance, peu importe si cette puissance est plus forte. Il a en tête les conseils du roi Henri Christophe qui appelait les haïtiens à ne se soumettre à aucun peuple et à traiter d’égal à égal avec tous les autres peuples du monde. Haïti pour se créer a mené de longues et dures batailles contre les puissances occidentales et les a vaincu toutes. Anténor Firmin est jaloux de ce passé glorieux de son pays, mais il est également conscient de sa faiblesse devant l’Allemagne. L’orgueil et l’excès de zèle d’Anténor Firmin suscite la colère des grandes puissances engagés dans la colonisation du monde. Ces puissances voient en lui un obstacle à leur entreprise. La suite de sa carrière politique sera compliquée.
Le Parti progressiste où milite Anténor Firmin bénéficie du soutien et de l’adhésion de la petite et moyenne bourgeoisie. Presque tous les avocats du barreau de la ville du Cap haïtien, les membres du corps enseignant, la majorité des journalistes, les strates scolarisées de l'artisanat, les employés de commerce… sont avec Anténor Firmin. Firmin rentre en Haïti en 1902, au moment de la chute du président Tirésias Simon Sam. Ses partisans, appuyés par le général Nord-Alexis et l'amiral Killick entrent dans le gouvernement provisoire dirigé par Adolphe Boisrond-Canal. Firmin se prépare alors à l'élection présidentielle. Sa victoire à cette élection ne fait l’objet d’aucun doute. Mais les ambitions personnelles de Nord-Alexis le poussent à se retourner brutalement contre Anténor Firmin et à déclencher une sanglante guerre civile. Le président provisoire Boisrond-Canal se range au côté de Nord-Alexis, dénonce Killick. Les Etats-Unis d’Amérique également se rangent du côté de Nord-Alexis et combattent les révolutionnaires d’Anténor Firmin. Les pressions internationales se multiplient contre Firmin, lui demandant de mettre un terme à la guerre civile. L’Allemagne entre aussi dans la crise en prenant position contre les partisans d’Anténor Firmin. Depuis l’affaire Lüders où Firmin avait appelé le président Sam à ne pas céder à l’ultimatum, une tension existe entre ses partisans et l’Allemagne. L’Allemagne tente d’arrêter l’Amiral Killick, le principal soutien d’Anténor Firmin, mais Killick préfère se suicider en coulant son navire. Cette perte porte un coup dur aux partisans de Firmin, qui est forcé de négocier. Il repart en exil en octobre 1902 et Nord-Alexis devient le président d’Haïti. La situation économique se dégrade sous la présidence de Nord-Alexis. Les menaces d’une invasion étrangère du pays s’accentuent. A plusieurs reprises, les navires français et allemands menacent de bombarder la capitale haïtienne Port-au-Prince. Ne contrôlant pas la situation du pays, Nord-Alexis instaure un régime de terreur, particulièrement sur les populations les plus pauvres. Firmin de son côté tente de se rapprocher des Etats-Unis d’Amérique. Il fait une histoire comparée des deux pays, propose des réformes administratives en vue d'assurer le développement économique et social du pays. Il rédige l’ouvrage M. Roosevelt, président des États-Unis et la République d'Haïti. Si par cet ouvrage il tente un rapprochement avec les Etats-Unis, il appelle à la méfiance contre les prétentions impérialistes des Etats-Unis d’Amérique sur Haïti. Croyant Bénéficier du soutien des Etats Unis d’Amérique, ses partisans tentent un coup de force contre Nord-Alexis pour prendre le pouvoir, mais l’aide américaine promise n’arrive pas et ses partisans sont écrasés. Les chefs de l'insurrection sont fusillés. Après la perte de l’amiral Killick et de sa flotte, Firmin vient de perdre les principaux chefs de son mouvement. Il ne se relèvera pas de cette perte.
En 1908, Antoine Simon remplace Nord-Alexis à la présidence d’Haïti. Il rappelle Anténor Firmin, mais craint de l’avoir trop près de lui. Il le nomme ministre et l’envoie à La Havane, puis à Londres. Firmin ne rentrera plus en Haïti. Il s'installe à Saint Thomas, où il publie plusieurs lettres dans lesquelles il met en perspective la construction d’une vaste confédération des Antilles pour résister aux prétentions impérialistes des grandes puissances de l’époque. Il redoute surtout l’impérialisme des Etats-Unis d’Amérique qui s’apprêtent à coloniser le reste de l’Amérique. Anténor Firmin meurt en 1911.
Voici quelques-unes des pensées de Joseph Antenor Firmin :
«Homme, je puis disparaître, sans voir poindre à l'horizon national l'aurore d'un jour meilleur. Cependant, même après ma mort, il faudra de deux choses l'une: ou Haïti passe sous une domination étrangère, ou elle adopte résolument les principes au nom desquels j'ai toujours lutté et combattu. Car, au XXe siècle, et dans l'hémisphère occidental, aucun peuple ne peut vivre indéfiniment sous la tyrannie, dans l'injustice, l'ignorance et la misère».
«Dans tous les pays, dans toutes les races, le progrès ne s'effectue, ne devient tangible que lorsque les couches sociales inférieures, qui forment toujours la majorité, tendent à monter en intelligence, en puissance, en dignité et en bien-être. Là où la politique, dite éclairée, ne consiste qu'à perpétuer l'infériorité de ces couches, formant l'assise même de la nation, en exploitant leur ignorance, il n'y a point de progrès possible...»
« Voici le danger. Pendant que la masse glisse sur la pente de toutes les dégradations humaines, sa misère, son ignorance et son immoralité s'étendent en une lave de malédictions qui contamine les plus fiers de l'élite, dont la majeure partie perd graduellement sinon l'intelligence, mais l'intégrité morale, tandis que presque tous voient la misère générale les envelopper, les aplatir et les rendre indignes de figurer comme classe dirigeante. »
« L'idéal de nos classes dirigeantes parait être de conserver soigneusement l'ignorance de la masse afin de s'en servir comme un marchepied et d'en tirer tous les profits aussi sordides qu'égoïstes».
« A toute cette phalange hautaine qui proclame que l’homme noir est destiné à servir d’étrier à la puissance de l’homme blanc, à cette anthropologie menteuse, j’aurai le droit de dire : Non, tu n’es pas une science ! »
