Pékin–Ottawa : quand les intérêts matériels dictent la diplomatie

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En marge de la Conférence de Munich sur la sécurité, le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi a rencontré son homologue canadienne Anita Anand. Derrière les formules diplomatiques appelant à un « développement sain, stable et durable » des relations bilatérales, une réalité s’impose : dans les relations internationales, ce ne sont ni les proclamations idéologiques ni les postures morales qui commandent, mais les intérêts matériels. La récente visite du Premier ministre canadien Mark Carney en Chine, ainsi que le consensus trouvé avec le président Xi Jinping pour établir un nouveau partenariat stratégique, en témoignent. Après des années de tensions diplomatiques, Ottawa et Pékin redécouvrent une vérité élémentaire : les grandes puissances peuvent s’opposer politiquement tout en collaborant économiquement.

L’illusion des frontières idéologiques

Le discours dominant en Occident présente souvent la Chine comme un « rival systémique ». De son côté, Pékin dénonce l’ingérence et l’hégémonisme occidentaux. Pourtant, au cœur de ces confrontations verbales, les flux commerciaux, les investissements et les chaînes d’approvisionnement ne cessent pas. L’histoire contemporaine est riche d’exemples. Même dans un contexte de tensions aiguës, Russie continue d’entretenir, selon les domaines et les conjonctures, des formes de coopération avec l’Union européenne ou avec les États-Unis, qu’il s’agisse de sécurité nucléaire, d’Arctique, d’énergie ou de négociations multilatérales.
La contradiction n’est qu’apparente. Le capitalisme mondial crée une interdépendance structurelle : les économies sont imbriquées, les technologies circulent, les marchés s’entrecroisent. L’idéologie sert à mobiliser les opinions publiques ; l’économie, elle, impose ses lois objectives.

Le Canada : industrialisation et stratégie de puissance moyenne

Depuis plusieurs décennies, le Canada ne se contente plus d’être une économie de ressources naturelles. Il renforce son industrialisation, développe ses secteurs technologiques, énergétiques et miniers stratégiques, et affirme sa présence dans les enceintes des grandes puissances. Sa politique migratoire en est un pilier central : le Canada figure parmi les pays qui accueillent le plus de main-d’œuvre étrangère qualifiée et qui facilitent l’accès à la résidence permanente et à la citoyenneté. Cette stratégie répond à un besoin démographique, mais aussi productif : alimenter un appareil industriel et technologique en expansion. Or, pour soutenir cette ambition, Ottawa a besoin de débouchés commerciaux massifs, d’investissements et de partenariats industriels, d’intégration dans les chaînes de valeur asiatiques. La Chine représente à cet égard un partenaire incontournable.

La Chine : sécuriser marchés et ressources

De son côté, la Chine a besoin de ressources naturelles (minéraux critiques, énergie, produits agricoles), d’accès aux marchés nord-américains, de partenariats scientifiques et technologiques. Le Canada, riche en lithium, nickel, uranium et terres rares, occupe une place stratégique dans la transition énergétique mondiale. La complémentarité objective entre les deux économies explique la volonté affichée de « lever les obstacles » et de relancer la coopération. Il ne s'agit pas d'amitié. Il s'agit d'intérêts convergents.

Les leçons pour le Sud global

Ce rapprochement sino-canadien offre une leçon politique majeure. Les États, même lorsqu’ils proclament des divergences idéologiques profondes, ajustent leur diplomatie en fonction de leurs besoins économiques et géopolitiques. Pour les pays africains, l’enseignement est clair : les relations internationales ne sont pas un champ moral, mais un champ de forces. Chaque puissance défend ses marchés, ses entreprises, sa sécurité énergétique, sa projection stratégique. Si l’Afrique ne définit pas et ne défend pas ses propres intérêts collectifs avec la même lucidité, elle restera un terrain d’influence plutôt qu’un acteur stratégique.

La primauté des intérêts matériels

Dans la tradition matérialiste, l’État est l’expression politique d’intérêts économiques dominants. Les alliances fluctuent, les discours changent, mais la logique demeure : préserver et étendre la puissance nationale. La rencontre de Munich entre Pékin et Ottawa n’est donc pas un simple épisode diplomatique. Elle illustre une loi constante des relations internationales : les frontières idéologiques sont souvent minces lorsque les intérêts économiques sont en jeu. La coopération n’efface pas les rivalités ; elle les encadre. Le conflit n’empêche pas l’échange ; il le reconfigure. Dans ce monde d’interdépendance compétitive, la question décisive pour les peuples n’est pas de choisir un camp symbolique, mais de savoir si leurs dirigeants savent défendre, avec clarté et fermeté, leurs intérêts stratégiques. Et si leurs dirigeants ne défendent pas leurs intérêts, ils doivent les changer et faire émerger des dirigeants nationalistes.

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