Afrique du Sud : lorsque les travailleurs se trompent d'adversaire
Le meurtre d'Andile Mvuyelwa Somgxada, dirigeant provincial d'un mouvement opposé à l'immigration clandestine, intervient dans un contexte de fortes tensions autour de la question migratoire en Afrique du Sud. Le débat public est désormais dominé par une interrogation : les migrants sont-ils responsables des difficultés économiques du pays ? Une lecture progressiste conduit à poser une autre question : si les migrants étaient réellement la cause principale de la crise sociale, pourquoi les inégalités, le chômage et la pauvreté persistent-ils depuis des décennies malgré les changements de politiques migratoires ?
L'histoire économique montre qu'il est souvent plus simple de désigner un bouc émissaire que de s'attaquer aux causes profondes d'une crise. Dans de nombreux pays, les périodes de ralentissement économique voient émerger des discours accusant les étrangers de voler les emplois, de saturer les services publics ou d'alimenter l'insécurité. Ces arguments trouvent un écho dans une population confrontée à des difficultés réelles. Mais ils ne répondent pas à une question essentielle : qui crée les emplois ? Qui décide de la répartition des richesses produites ? Qui contrôle les investissements, les politiques industrielles et les dépenses publiques ?
Le migrant qui traverse une frontière pour chercher un emploi ne crée ni le chômage de masse, ni les inégalités structurelles. Il tente, lui aussi, de survivre dans une économie qui offre trop peu d'opportunités. Dans une perspective de gauche, le véritable débat porte sur la gouvernance économique. Une économie capable de créer suffisamment d'emplois, de développer son industrie, d'investir dans l'éducation et les infrastructures, et de redistribuer plus équitablement les richesses est généralement mieux armée pour absorber les flux migratoires et réduire les tensions sociales. À l'inverse, lorsque la croissance bénéficie principalement à une minorité tandis qu'une grande partie de la population reste exclue, la frustration sociale augmente. Dans ce contexte, les migrants peuvent devenir la cible d'une colère dont les causes sont plus profondes.
Cette analyse s'inscrit dans une tradition qui voit dans la division des travailleurs un obstacle à leur capacité de défendre des intérêts communs. Lorsque des travailleurs sud-africains et des travailleurs étrangers précaires s'opposent, ce sont souvent deux groupes confrontés à des difficultés similaires qui entrent en conflit, alors que les questions de salaires, de création d'emplois, d'accès aux services publics ou de redistribution des richesses demeurent au cœur des débats. Cela ne signifie pas que les politiques migratoires soient sans importance. Tout État a le droit de définir ses règles d'entrée et de séjour sur son territoire et de lutter contre les réseaux criminels qui exploitent les migrations irrégulières. Mais ces politiques, à elles seules, ne peuvent résoudre les problèmes structurels d'une économie.
Faire des migrants les principaux responsables des difficultés sociales risque de déplacer le débat sans traiter les causes de fond. L'Afrique du Sud demeure l'une des sociétés les plus inégalitaires au monde. La réduction de ces inégalités passe par des politiques de création d'emplois, de développement industriel, d'investissement public et de lutte contre la corruption, autant que par une gestion efficace des migrations. Le véritable défi est donc de construire une économie capable d'offrir des perspectives au plus grand nombre. Tant que les richesses resteront concentrées entre les mains d'une minorité et que les opportunités économiques demeureront insuffisantes, les tensions sociales trouveront facilement de nouveaux boucs émissaires.
L'histoire enseigne que les sociétés progressent davantage lorsque les débats portent sur la manière de produire et de partager la richesse que lorsqu'ils se concentrent exclusivement sur l'origine de ceux qui cherchent, eux aussi, une place dans l'économie.
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