Soudan : une guerre où le peuple paie le prix des ambitions des élites et des rivalités internationales
La tragédie qui se déroule aujourd'hui à El-Obeid rappelle que la guerre au Soudan est loin d'être terminée. Les drones frappent des stations-service, des marchés, des quartiers résidentiels et des infrastructures essentielles. Les civils vivent dans la peur permanente, tandis que les hôpitaux débordent de blessés. Les témoignages décrivent une population qui quitte son domicile sans savoir si elle reviendra vivante.
Mais pour comprendre cette catastrophe, il faut revenir à l'origine du conflit. Les deux principaux belligérants, les Forces armées soudanaises (SAF) et les Forces de soutien rapide (FSR), avaient autrefois combattu du même côté pour renverser le régime d'Omar el-Béchir en 2019. Après la chute du pouvoir, l'alliance de circonstance s'est rapidement fissurée. Les désaccords sur la transition politique, l'intégration des FSR dans l'armée et surtout le contrôle de l'État ont débouché sur une guerre ouverte en avril 2023. Depuis, le peuple soudanais paie le prix d'une lutte de pouvoir entre deux appareils militaires.
Mais cette guerre ne peut être comprise uniquement comme un affrontement interne. Le Soudan occupe une position stratégique exceptionnelle entre la mer Rouge, la Corne de l'Afrique, le Sahel et l'Afrique centrale. Il possède d'importantes ressources naturelles, notamment de l'or, ainsi que des réserves de pétrole et des infrastructures liées à leur transport, en plus de vastes terres agricoles. Dans cette perspective, plusieurs analystes considèrent que les rivalités entre acteurs régionaux et grandes puissances contribuent à alimenter le conflit, chacun soutenant différents partenaires afin de préserver ou d'étendre son influence.
Ainsi, la guerre dépasse largement la question du contrôle du palais présidentiel à Khartoum. Elle s'inscrit également dans une compétition géostratégique où les ressources, les corridors commerciaux et les alliances régionales jouent un rôle majeur. Pendant ce temps, les populations civiles subissent les conséquences les plus dramatiques. À El-Fasher, des milliers de personnes ont été tuées et des organisations internationales ont documenté de graves violations des droits humains, tandis que des accusations de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité visent plusieurs acteurs du conflit. Aujourd'hui, les habitants d'El-Obeid craignent que leur ville ne connaisse un scénario similaire. Les bombardements contre les infrastructures civiles aggravent encore la catastrophe humanitaire. Lorsque les stations-service, les réseaux électriques ou les systèmes d'approvisionnement en eau cessent de fonctionner, ce sont les enfants, les personnes âgées et les déplacés qui en paient le prix. Comme souvent dans les guerres contemporaines, ceux qui meurent ne sont pas ceux qui prennent les décisions. Les soldats tombent au front. Les civils meurent sous les bombes. Les familles fuient leurs villages. Les enfants grandissent dans les camps de déplacés.
Pendant ce temps, les rivalités politiques et géopolitiques continuent de structurer le conflit. Pour l'Afrique, cette guerre constitue une leçon douloureuse. Chaque fois qu'un État africain s'effondre, ce sont d'abord les Africains qui perdent leurs maisons, leurs écoles, leurs hôpitaux et parfois leur avenir. Les ressources naturelles qui auraient pu financer le développement deviennent des enjeux de confrontation plutôt que des instruments de prospérité. L'une des grandes leçons de l'histoire est qu'aucun peuple ne peut durablement compter sur des sauveurs extérieurs pour garantir sa sécurité ou son développement. Les États solides reposent sur des institutions légitimes, des citoyens organisés et des élites capables de placer l'intérêt collectif au-dessus des rivalités personnelles. Dans une perspective panafricaniste et progressiste, cela implique la formation d'une avant-garde politique, intellectuelle et citoyenne capable de défendre les intérêts des peuples africains, de renforcer les institutions nationales et de promouvoir des solutions africaines aux crises africaines. L'avenir du continent ne dépendra pas uniquement des décisions prises à Washington, Moscou, Pékin, Bruxelles ou dans les capitales régionales. Il dépendra aussi de la capacité des Africains à construire des États responsables, à prévenir les conflits internes et à faire de leurs ressources un levier de développement plutôt qu'un facteur de guerre.
L'histoire montre qu'aucune nation ne se libère durablement sans une organisation consciente de ses propres forces. Les peuples africains ne peuvent déléguer leur avenir à d'autres. Ils devront, par leurs propres institutions, leur unité et leur engagement, construire les conditions de leur sécurité, de leur souveraineté et de leur développement.
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