Mali : la bataille du carburant, ou la guerre invisible contre un État souverainiste
Par-delà les colonnes de fumée qui montent des routes autour de Bamako, c’est une bataille géopolitique mondiale qui se joue aujourd’hui au Mali. L’incendie de dizaines de véhicules ( camions-citernes, minibus et poids lourds) à une quarantaine de kilomètres de la capitale malienne n’est pas seulement un épisode supplémentaire dans la longue crise sécuritaire sahélienne. Il symbolise la volonté d’asphyxie progressive d’un pays qui tente, sous la présidence du général Assimi Goïta, de rompre avec plusieurs décennies de dépendance politique, économique et militaire vis-à-vis des puissances occidentales.
Depuis son arrivée au pouvoir en 2020, le gouvernement malien a fait du souverainisme son principal mot d’ordre. Expulsion des forces françaises, rupture avec certains partenaires occidentaux, rapprochement stratégique avec la Russie, dénonciation des mécanismes de domination économique hérités de la Françafrique : Bamako a engagé une réorientation brutale de sa politique étrangère.
Dans un pays pourtant riche en or et disposant d’importantes ressources minières, dont l’uranium, cette volonté de reprendre le contrôle de son destin a immédiatement placé le Mali au cœur d’une confrontation internationale de plus en plus brutale.
Une guerre qui dépasse les frontières du Mali
Les autorités maliennes et russes affirment que l’intensification des attaques djihadistes depuis le tournant souverainiste n’est pas une simple coïncidence. Selon elles, certains acteurs du bloc occidental chercheraient indirectement à fragiliser le régime de Bamako en laissant prospérer, voire en soutenant, des groupes armés hostiles au régime en place.
Ces accusations restent contestées et n’ont pas été prouvées publiquement. Mais au Mali, elles rencontrent un écho croissant dans une partie de la population, convaincue que les anciennes puissances dominantes n’acceptent pas de voir un État sahélien sortir de leur sphère d’influence.
Le conflit malien apparaît ainsi comme un épisode majeur de la nouvelle guerre froide opposant la Russie au bloc occidental. Dans cette confrontation, le Sahel devient un terrain stratégique où s’affrontent intérêts militaires, ressources naturelles et contrôle politique.
Face à l’aggravation de l’insurrection, Bamako a choisi de se tourner vers les forces russes de l’Africa Corps, structure issue du groupe Wagner. Les soldats russes épaulent désormais l’armée malienne ainsi que les forces des pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), notamment le Burkina Faso et le Niger.
Sur le terrain, les combats sont devenus d’une intensité rare. Le mois dernier, des groupes rebelles et djihadistes ont mené des attaques coordonnées jusque dans la capitale malienne et ont temporairement occupé plusieurs villes avant d’être repoussés par les forces maliennes, russes et leurs alliés régionaux.
Le carburant comme arme de guerre
Aujourd’hui, la bataille ne se joue plus seulement sur les lignes de front militaires. Elle touche directement l’économie et la vie quotidienne des habitants.
Le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), groupe affilié à Al-Qaïda, mène depuis des mois une stratégie de blocus visant les convois de carburant destinés à Bamako. Des chauffeurs ont été kidnappés, plus d’une centaine de camions-citernes incendiés, et plusieurs grands axes routiers régulièrement paralysés.
Des vidéos authentifiées par la BBC montrent des carcasses calcinées de véhicules abandonnées sur les routes à l’ouest de la capitale. Selon les témoignages recueillis, les occupants des véhicules auraient été contraints d’évacuer avant que les camions ne soient incendiés.
Dans un pays enclavé comme le Mali, dépendant des importations de carburant transitant par le Sénégal ou la Côte d’Ivoire, cette stratégie à un impact considérable sur le pays.
Les conséquences sociales sont immédiates.
À l’approche de l’Aïd al-Adha, les prix des produits de première nécessité flambent dans les marchés de Bamako. Le kilogramme de pommes de terre est passé de 350 à 500 francs CFA dans plusieurs quartiers populaires. Les animaux destinés au sacrifice rituel n’arrivent plus dans la capitale, les transporteurs craignant les attaques.
Dans les rues de Bamako, où les moutons remplissaient traditionnellement les marchés avant la fête, les espaces de vente sont désormais clairsemés. Certaines familles renoncent au sacrifice religieux faute de moyens.
D’autres se regroupent pour acheter collectivement un taureau, devenu plus accessible qu’un mouton. Au-delà de la crise économique, c’est un climat de peur qui s’installe. Voyager vers les villages d’origine pour célébrer les fêtes religieuses est devenu dangereux. « Voyager mettrait votre vie en danger », explique un habitant interrogé par la presse.
L’Africa Corps au cœur de la bataille
Pour empêcher l’asphyxie totale de Bamako, les forces russes multiplient les opérations d’escorte de convois. Des images diffusées ces dernières semaines montrent des hélicoptères d’attaque accompagnant des colonnes de camions-citernes sur les routes menant à la capitale.
La communication de l’Africa Corps s’est intensifiée sur les réseaux sociaux, avec des vidéos quasi quotidiennes de patrouilles et d’opérations militaires.
Le Kremlin, de son côté, affirme vouloir maintenir sa présence au Mali afin de lutter contre « l’extrémisme » et le « terrorisme ». Mais malgré ce soutien, la situation sécuritaire reste extrêmement fragile. Une grande partie du nord et de l’est du pays demeure instable et parfois hors du contrôle réel de l’État.
La souveraineté à l’épreuve du feu
Lorsque le gouvernement malien est arrivé au pouvoir il y a cinq ans, elle bénéficiait d’un soutien populaire massif. Beaucoup de Maliens espéraient qu’en rompant avec les anciennes puissances tutélaires, le pays retrouverait enfin sa sécurité et sa dignité. Aujourd'hui, malgré les attaques terroristes, les populations restent encore soudées derrière leurs dirigeants. Le Mali se retrouve désormais dans une situation paradoxale : alors qu’il tente de reconquérir sa pleine indépendance, il est plongé dans une guerre longue où les intérêts géopolitiques mondiaux influencent les dynamiques internes.
Les attaques contre les convois de carburant montrent que les groupes armés ont compris une chose essentielle : pour faire vaciller un pouvoir, il n’est pas toujours nécessaire de conquérir des territoires. Il suffit parfois d’étouffer l’économie, d’affamer les villes et d’installer la peur. À Bamako, la bataille du carburant est devenue bien plus qu’une crise logistique. Elle est le visage concret d’une guerre où se croisent djihadisme, rivalités internationales, souveraineté africaine et lutte pour le contrôle du Sahel.
Et dans cette confrontation, ce sont d’abord les populations civiles qui paient le prix du bras de fer entre puissances.





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