Cameroun : le rachat d'Eneo, une nationalisation d’apparat qui masque un gouffre financier

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Le gouvernement camerounais a annoncé avec fracas le rachat d’ENEO, l’entreprise chargée de la distribution de l’électricité, présentant l’opération comme un acte de patriotisme économique et un pas décisif vers la souveraineté énergétique. Mais derrière ce récit officiel soigneusement mis en scène, la réalité est tout autre : loin d’être un triomphe national, cette acquisition ressemble davantage à une prise de contrôle forcée d’une société en faillite avancée, abandonnée par tous les investisseurs sérieux.

Une chaîne énergétique dominée par l’étranger

Pour comprendre l’illusion entretenue autour de la “nationalisation” d’ENEO, il faut d’abord saisir la structure de la chaîne énergétique camerounaise. Celle-ci se compose de quatre maillons : les barrages hydroélectriques qui assurent la production d'énergie,  EDC (Electricity Development Corporation) qui assure la gestion et le stockage de l’eau, Sonatrel qui d', occupe du transport de l' énergie et ENEO qui gère la distribution. Ce schéma révèle une évidence que la communication gouvernementale se garde bien de rappeler : le maillon stratégique, celui de la production, n’est presque jamais contrôlé par l’État camerounais.

Le barrage de Nachtigal : le cœur du système, controlé par les étrangers

Le barrage de Nachtigal, aujourd’hui la source principale d’électricité du pays, symbolise cette dépendance structurelle. Son coût est de 1,2 milliard d’euros, soit 786 milliards de FCFA, avec 40 % des actions pour EDF (société étrangère), 30% pour la Société Financière Internationale (Banque mondiale) et 15% pour l' État du Cameroun. Avec seulement 15 % des parts, il est difficile de parler de souveraineté énergétique lorsque le pays dépend presque entièrement d’une infrastructure contrôlée majoritairement par des acteurs étrangers. Le gouvernement a voulu construire le barrage de Memve’ele, mais celà a échoué et a englouti des fonds du pays. Le cas de Memve’ele, qualifié d’échec monumental par de nombreux experts, illustre l’incapacité chronique du gouvernement à garantir la rentabilité et la pérennité des investissements publics.

ENEO : un distributeur, pas un producteur

Une autre vérité sur le gouvernement ne nous dit pas c'est que ENEO ne produit pas l’électricité. La société n’est qu’un revendeur, tributaire des producteurs qu’elle paie pour avoir accès à l’énergie. La qualité de la distribution dépend donc non seulement de ses propres investissements, quasi inexistants depuis des années, mais surtout des choix financiers et stratégiques faits en amont, au niveau des barrages.

Une société en faillite au moment du rachat

Lorsque le gouvernement a annoncé en grande pompe avoir racheté ENEO, la société se trouvait déjà dans un état de délitement avancé. Près de 800 milliards de FCFA de dettes, une redevance mensuelle de 10 milliards de FCFA à payer à Nachtigal, consommation ou non, soit 120 milliards de FCFA par an, un réseau de distribution vieillissant, voire obsolète, un déficit d’investissements depuis plus d’une décennie, des litiges sévères avec Actis, l’actionnaire majoritaire américain et le gouvernement camerounais. Dans ces conditions, il apparaît évident qu’aucun investisseur mondial sérieux ne voulait injecter le moindre franc supplémentaire dans cette entreprise, ce qui explique le départ d’Actis, non pas négocié mais quasi forcé. Et pourtant, l’État camerounais n’a pas seulement repris en main une entreprise en ruine : il l’a rachetée à prix d’or. Un rachat à 78 milliards de FCFA pour une telle entreprise est une absurdité économique. Plutôt que d’exiger qu’Actis se retire purement et simplement, ce qui aurait été cohérent compte tenu de l’état de faillite, le gouvernement a accepté de payer 78 milliards de FCFA pour reprendre ENEO. À cela s’ajoutent : 800 milliards de dette à honorer, 120 milliards de redevances annuelles à Nachtigal, des investissements massifs à prévoir pour moderniser le réseau. Le Cameroun n’a donc pas renforcé sa souveraineté énergétique, il a simplement récupéré un gouffre financier que personne ne voulait approcher.

Un gouvernement juge et partie : la catastrophe annoncée

L’un des éléments les plus inquiétants reste la capacité réelle de l’État à gérer ENEO. L’histoire des entreprises publiques camerounaises, Camair-Co, Sonara, Camwater, etc. est jalonnée de faillites, de scandales financiers, de détournements et d’une gestion opaque qui ruine systématiquement les secteurs stratégiques. Pire encore, l’État lui-même est l’un des principaux débiteurs d’ENEO, avec une dette qui dépasse les 200 à 500 milliards de FCFA selon les estimations, en raison de factures jamais réglées depuis plus de dix ans. Il y a donc un paradoxe saisissant : le gouvernement rachète une société à laquelle lui-même doit des centaines de milliards. C’est une mécanique financière absurde, insoutenable et foncièrement incohérente.

Vers une nationalisation cosmétique, une dépendance renforcée

Loin de renforcer la souveraineté énergétique du Cameroun, le rachat d’ENEO met en lumière une dépendance persistante aux producteurs d’énergie étrangers, un système de gestion publique miné par la corruption, un gouffre financier qui risque d’aggraver le déficit budgétaire, une illusion politique habilement entretenue, mais dénuée de fondement économique. Si le Cameroun souhaite réellement reconquérir sa souveraineté dans le secteur énergétique, il devra tôt ou tard affronter le véritable problème : le contrôle des barrages, cœur stratégique de la production électrique, qui reste aux mains d’acteurs étrangers. En vérité, la nationalisation d’ENEO n’est pas un acte de puissance : c’est un aveu de faiblesse. Une tentative de sauver, aux frais du contribuable, une entreprise que le marché avait déjà condamnée. Quant à la question de savoir si l’État saura gérer mieux qu’Actis… l’histoire récente des entreprises publiques laisse planer un doute immense.