Le Nord peut-il venir à bout du régime néocolonial ?

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Alors que la crise post-électorale continue de secouer le Cameroun et mobilise tous les peuples du Cameroun, une idée circule dans les rues, les réseaux sociaux et les débats politiques : le Nord mettra fin au régime de Paul Biya. Beaucoup voyaient dans cette séquence historique une revanche attendue depuis plus de quarante ans, celle du peuple du Nord contre un régime qui l’a trahi, humilié et marginalisé depuis le coup d’État manqué du 6 avril 1984.
Mais cette croyance, aussi légitime dans sa douleur que dangereuse dans son analyse, révèle une grande illusion : aucune communauté ne peut, seule, vaincre un régime néocolonial.

1984 : la blessure du Nord et la peur de l’armée

L’histoire du Nord est marquée au fer rouge par les événements d’avril 1984, lorsque le régime de Paul Biya a écrasé dans le sang une tentative de coup d’État.
Cette rébellion, conduite par des officiers en majorité nordistes, fut suivie d’une répression d’une brutalité inouïe : exécutions sommaires, disparitions, emprisonnements massifs, purges dans l’armée et dans l’administration. Depuis lors, une peur sourde habite la mémoire collective du Nord : la peur de l’armée. Le pouvoir a entretenu cette crainte pour briser toute velléité d’organisation ou de résistance. Le Nord, naguère pilier de la République, a été réduit au silence par la terreur et par la promesse d’un équilibre fragile au sein du régime.
Mais cette peur n’est pas une fatalité. Elle est une construction politique, un outil de domination. Et c’est précisément ce qu’il faut déconstruire. Comme tous les peuples du Cameroun, le Nord doit s’émanciper de cette peur et retrouver sa conscience politique, non pas dans une logique de revanche, mais dans une logique d’unité nationale et de libération collective.

La grande erreur : croire à la victoire d’une communauté seule

Beaucoup de Camerounais, frustrés par la longévité du régime, ont cru que la démographie, la ferveur religieuse et la radicalisation croissante du Nord suffiraient à ébranler le pouvoir. Cette analyse repose sur une idée simpliste : le nombre ferait tomber un système qui repose sur la ruse, la répression et les alliances internationales. Or, le régime néocolonial de Paul Biya ne combat pas avec la seule force d’une région. Il s’appuie sur toutes les communautés du Cameroun : ses soldats viennent du Nord, de l’Ouest, du Centre et du Sud ; ses administrateurs sont recrutés dans toutes les régions ; ses instruments de répression et de propagande sont interrégionaux ; et surtout, il bénéficie d’un soutien extérieur constant des puissances occidentales qui voient en lui un garant de leurs intérêts au Cameroun. Le problème n’est donc pas une question de la force régionale, mais de rapport de forces nationales et populaires.

Les leçons de l’histoire : aucune communauté n’a pu vaincre seule

Le Cameroun est riche en expériences de luttes avortées par le manque d’unité nationale.
Les Bassa et les Bamiléké ont été les fers de lance de la lutte pour l’indépendance. Ils ont payé un prix terrible : villages rasés, leaders exécutés, populations déplacées. Malgré leur héroïsme, ils n’ont pas pu vaincre la machine coloniale française appuyée par ses relais locaux.
Les anglophones, depuis plus de sept ans, affrontent militairement le régime de Paul Biya dans une guerre atroce. Leur courage est indéniable, mais leur isolement communautaire a servi le pouvoir, qui les présente comme des sécessionnistes et des terroristes.
Avec l' émergence de Maurice Kamto, beaucoup de communautés ont cru un moment que les Bamilékés avec leur économie et leur longue tradition de résistance viendraient à bout du régime. Mais eux aussi se sont heurtés à la brutalité d’un régime qui divise avant de frapper.
Ces échecs partagent un même dénominateur : le manque d’unité nationale révolutionnaire.
Chaque région s’est battue seule, croyant pouvoir incarner la cause nationale, pendant que le régime, soutenu par les intérêts étrangers, puisait dans les ressources de toutes les autres pour la détruire.

La stratégie du régime : le “débarquement” permanent

Le régime de Paul Biya agit comme les forces alliées pendant la Seconde Guerre mondiale, mais à l’envers. Les Alliés avaient multiplié les débarquements pour concentrer leurs forces sur les points stratégiques de l’ennemi et l’affaiblir. Le régime fait de même, mais pour maintenir sa domination :
Il concentre sa répression sur une communauté à la fois (les anglophones hier, les Bamiléké ensuite. Il est surpris par les nordistes et réfléchit sur la stratégie à utiliser).
Il utilise les forces des autres communautés pour écraser la cible du moment. Il achète la loyauté d’une partie des élites communautaires pour présenter sa guerre comme une opération nationale de maintien de l’ordre.
Cette technique de “débarquement” sélectif lui permet de survivre depuis quatre décennies. Mais elle a atteint ses limites, car désormais, la conscience populaire s’élève au-dessus des divisions tribales.

La nécessité d’une union révolutionnaire

Le peuple camerounais doit comprendre une vérité fondamentale : aucune communauté ne pourra seule abattre le régime néocolonial.
Seule une alliance des forces populaires, nationales, et progressistes, transcendant les appartenances ethniques et régionales, pourra imposer un changement réel.
C’est là que réside la tâche historique des forces de gauche, et notamment du mouvement LIMARA, porteur d’un projet de société fondé sur la justice sociale, l’unité nationale et la souveraineté populaire.
Ce mouvement incarne la conscience de classe nationale : la capacité du peuple à se reconnaître dans une même lutte contre l’exploitation, qu’elle soit économique, politique ou culturelle.

Conclusion : la libération ne sera pas communautaire

Le Nord, comme l’Ouest, comme le Sud ou l' Est, n’a pas vocation à mener seul la révolution. La victoire ne viendra pas d’un peuple isolé, mais d’une coalition nationale consciente. La transition démocratique que réclame le Cameroun ne s’obtiendra pas par la vengeance, mais par l’organisation. Et cette organisation doit être d’avant-garde, populaire et révolutionnaire, pour empêcher qu’un autre néocolon, soutenu par les mêmes forces impérialistes, ne vienne simplement remplacer le régime actuel. L' histoire n’est pas faite par les hommes seuls, mais par les peuples organisés. Le Cameroun n’a pas besoin d’un sauveur régional, mais d’une avant-garde nationale capable de fédérer toutes les forces sociales et culturelles du pays.
Le Nord peut, comme d’autres régions, être un maillon fort de cette libération. Mais seul, il ne vaincra pas. Ensemble, les peuples du Cameroun le peuvent.