Le régime de Paul Biya et la fabrication des ennemis communautaires

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Avec la crise post-electorale qui secoue actuellement le Cameroun, les ressortissants du Nord sont de plus en plus présentés comme ennemis de la République. Pour juguler la crise, certaines chefferies avec l' aval des sous-préfets ont mis sur pied des comités de défense chargés de dénoncer ceux qui marchent pour revendiquer la victoire de l' opposant Issa Tchiroma. Ces comités vont plus loin, arrêtent les manifestants et les livrent à la police.

 Beaucoup de ces milices hors du Nord du pays considèrent les nordistes comme ennemis. Et même les dirigeants n' échappent pas à cette logique. Ce ne sont pas des cas isolés ni du hasard, mais une politique savamment pensée de fabrication d’un ennemi communautaire par la dictature néocoloniale de Paul Biya.

 Chaque fois qu'un leader d'opposition émerge et menace vraiment le régime, toute sa communauté d'origine est stigmatisée et considérée par le régime comme l' ennemi de la nation. Le but est d'isoler le leader dans sa communauté, le priver d'une véritable assise nationale et attiser la crainte des autres communautés. C'est la politique du diviser pour mieux régner.
Cette stratégie du régime s’inscrit dans une histoire longue de division communautaire au Cameroun à des fins de contrôle de pouvoir.

Héritage colonial et néocolonial : la fabrication de l’ennemi intérieur

1- La guerre d’indépendance et la stigmatisation des Bamiléké et Bassa.

Pendant la lutte d’indépendance et dans les années qui ont suivi, l'Union des Populations du Cameroun (UPC), active le plus dans la région Bamiléké et la Sanaga maritime, fut lourdement réprimée.  Les populations Bamiléké et Bassa furent qualifiées de « rebelles », jugées comme des ennemis de l’État naissant. Le but était de contenir la lutte et éviter qu'elle ne gagne d'autres régions. Même si celà n' a pas empêché le caractère national de cette lutte, elle a sérieusement impacté sur son dénouement. Les villages Bamiléké et Bassa furent encerclés, incendiés, leurs habitants internés ou tués. 
Cette stigmatisation était utile au pouvoir colonial et à ses successeurs pour délégitimer toute opposition politique dans ces zones. Alors que la guerre a le plus duré dans la région bamileke, le pouvoir français et ses relais internes ont fait des Bamilekes les ennemis de la nation camerounaise. Un administrateur français Jean Lamberton considérait les Bamilékés comme un « caillou dans la chaussure » de l' État camerounais. Ce caillou selon lui empêchait à la nation camerounaise d'avancer véritablement vers le progrès.

2- Le régime de Ahmadou Ahidjo et la continuation des logiques de division

Ahmadou Ahidjo, dès l’indépendance en 1960, a construit un État centralisé, autoritaire, soucieux de neutraliser toute contestation.  Dans cette logique, les groupes qui portaient une mémoire de résistance ou une position sociale forte (comme les Bamiléké ou certains peuples du Nord) furent traités avec suspicion. Le pouvoir usait de la stigmatisation communautaire pour affaiblir toute base de contestation organisée.

3- Le régime de Paul Biya : l’ennemi communautaire comme instrument de maintien du pouvoir

Depuis 1982, Paul Biya est à la tête du pays. Le régime s’inscrit dans la continuité de cette logique centralisatrice et autoritaire.  Avec les années, plusieurs communautés ou groupes se sont retrouvés identifiés comme « ennemis de la République » :
Les anglophones, issus des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, victimes de marginalisation et de conflit armé. Les Anglophones, avec Ni John Fru Ndi comme Principal leader de l' opposition à Paul Biya, ont été stigmatisés, ce qui a créé des frustrations ayant abouti à la guerre actuelle au Nord-ouest et au Sud-ouest. Le but était limiter la popularité de Ni John Fru Ndi.

Les Bamiléké, historiquement dynamiques et contestataires, ont été présentés comme ennemis de la nation par la France et tous les régimes qui ont suivi (Celui d'Ahmadou Ahidjo et de Paul Biya), créant aujourd'hui des craintes de pogroms puisque beaucoup de personnes au sein de la population ont intériorisé les stigmatisations du pouvoir colonial et des pouvoirs néocoloniaux. Les Bamilekes sont constamment présentés comme les ennemis de la République pour briser leur résistance.
Et maintenant, les ressortissants du Nord sont de plus en plus présentés comme l' ennemi national. Si la crise post-electorale continue et que la contestation dure, la stigmatisation sera généralisée par le pouvoir néocolonial de Paul Biya pour isoler Issa Tchiroma et le retrancher dans sa communauté, l' affaiblir et s'assurer de la continuité du régime néocolonial.
En présentant les Nordistes comme responsables d’émeutes ou de troubles, le régime tente de concentrer la frustration populaire sur un groupe précis, de détourner l’attention des causes profondes de la crise (inégalités, corruption, dépendance néocoloniale).
Par cette politique, le pouvoir néocolonial, constitué des ressortissants de toutes les communautés se soude et cherche à diviser la base populaire selon des critères communautaires pour éviter une union de classe contre elle.

Pourquoi cette stratégie ? Le modèle « diviser pour régner » revisité

Le concept « diviser pour régner » n’est pas nouveau : il remonte aux empires coloniaux, mais il s’applique aussi parfaitement aux régimes néocoloniaux. Quelques éléments d’analyse :
Le régime sait que la répression pure et dure ne suffit pas à assurer sa stabilité durable : il faut aussi construire des ennemis qui font oublier l’origine du mal. Il faut embrouiller le peuple et retourner les frères contre les frères. Tandis que les frères s'affrontent, la classe dominante les pille.
En stigmatisant des communautés, on détourne l’attention du peuple vers un « Autre » à haïr ou à surveiller, plutôt que de vers le système qui organise l’oppression. Si les frères cultivent la méfiance entre eux, le régime de Paul Biya peut durer une éternité malgré son bilan négatif. Le frère devient plus à craindre que l' ennemi au pouvoir qui organise le pillage du pays.
Le régime répartit ses énergies : il peut ménager temporairement une communauté amie ou neutre, concentrer la répression sur deux ou trois « ennemis » désignés, tandis que les autres sont encouragés à s’allier ou à rester dociles.
Cela permet de maintenir l’hégémonie idéologique : l’ennemi communautaire devient l’anti-modèle, celui qui « ne veut pas le progrès », « bloque la marche de la nation ». Ainsi on légitime la centralisation, la suppression des droits, la dominance d’un groupe. On fait croire au peuple que si le pays n' avance pas, c'est à cause d'une communauté qui soit a le plus de postes dans l' administration, soit est accusée de vouloir dominer les autres communautés, soit est accusée de ne rien produire dans la République, soit est accusée de ne pas réfléchir et être constituée de moutons, soit est accusée de réfléchir à gauche, soit est accusée d'être constituée de paresseux. Toujours est-il, le régime néocolonial désigne des ennemis communautaires pour éviter que le peuple ne s'unisse. Il concentre les énergies du peuple vers les luttes internes stériles.

Vers trois communautés désignées « ennemies ».

Deux communautés ennemies ont été désignées au fil des décennies par les pouvoirs de Yaoundé. L'  élément du choix d'une communauté est l' émergence d'une figure d'opposition au sein de cette communauté capable de renverser le régime ou sa résistance au pouvoir central.

1- Les anglophones, déjà en guerre ouverte ou en forte opposition avec le régime. L' émergence de John Fru Ndi comme principal de l' opposition contre Paul Biya a renforcé leur stigmatisation.

2- Les Bamilékés, souvent en confrontation ou en rivalité avec le pouvoir centralisé. L' émergence de Maurice Kamto comme principale figure de l' opposition a également renforcé leur stigmatisation qui n' a jamais en fait cessé depuis la guerre d'indépendance.
À côté d'eux, les Allemands avaient choisi les Douala et leur avaient arraché la capitale pour leur résistance. Les Bassa aussi sont stigmatisés avec réserve. Les régimes, craignant qu'ils ne basculent dans la contestation, préfèrent les ménager. Les Bassa sont particulièrement résistants aux pouvoirs et ils ont une longue histoire de résistance depuis la période allemande.
Actuellement le gouvernement observe le Nord pour voir s'il faut en faire un ennemi communautaire, puisque le Nord est son allié de longue date.
Mais le régime n' est pas sot. Il ne peut pas créer trois fronts communautaires actifs simultanément. Il va probablement :
Choisir deux communautés à focaliser pour l’instant, négocier ou calmer la troisième temporairement, afin de diviser encore davantage et de réduire le risque d’un front unifié contre lui. Mais si la contestation dure, il risque être obligé de forger trois ennemis communautaires. Les Anglophones sont en guerre ouverte. Il n' est pas facile de calmer les Bamilekes dont l' émergence de Maurice Kamto a encore renforcé. Et si la crise perdure et qu'il crée un ennemi communautaire nordiste, il se trouvera en face de trois communautés qu'il a désigné comme ennemi.

Sa stratégie a ses limites. Un peuple conscient et une opposition organisée peuvent percer la manœuvre, unir les communautés et les dresser contre leur seul ennemi qui est le pouvoir néocolonial de Paul Biya.
Ce n’est pas une question « ethnique » ou « communautaire », mais une question de pouvoir. Qui contrôle les moyens économiques ? Qui contrôle les institutions politiques ? Qui est censé créer des emplois ? C'est le régime de Paul Biya et non une communauté précise.
Y-a-t-il une seule seule communauté dans le régime ? Non. Presque toutes les communautés sont représentées. C'est ce qu'on appelle la classe dirigeante. C'est cette classe entière qu'il faut combattre et non une communauté.
La vraie lutte reste classe contre classe, pouvoir contre peuple. Identifier les ennemis communautaires, c’est fragmenter le peuple, empêcher sa coalition. Un régime néocolonial y trouve son intérêt. Mais nous le peuple n' y avons aucun intérêt. Au contraire cette politique est contre nous.

Conclusion

Le régime de Paul Biya comme ceux de tous les régimes néocoloniaux pour se maintenir au pouvoir et piller le peuple, procèdent à  la fabrication d’un ennemi communautaire pour asseoir leur pouvoir, diviser le peuple et l' empêcher de former un front uni pour défendre ses intérêts et améliorer ses conditions de vie.
Mais l’époque change. Le peuple camerounais devient plus clairvoyant. Il s’éveille, s’organise, et grâce à des formations politiques comme LIMARA, il voit déjà de plus en plus clair dans la manœuvre. La course entre le régime néocolonial et le peuple n’en est qu’à ses débuts et dans cette course, le peuple a désormais un guide, une conscience, un espoir qui est la LIMARA et son organisation sœur la Ligue Associative Africaine.