Madagascar et le mirage minier : pourquoi l'exploitation des ressources n'est pas le développement

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Pendant des décennies, l'Afrique a été présentée comme un continent riche : riche en pétrole, riche en or, riche en cuivre, riche en cobalt, riche en lithium, riche en nickel, riche en graphite. Pourtant, malgré cette abondance, la plupart des pays africains continuent de lutter contre la pauvreté, le chômage et la dépendance économique. Cette contradiction n'est pas un mystère. Le problème n'est pas l'absence de ressources. Le problème est le modèle économique choisi pour les exploiter. Le départ annoncé du groupe japonais Sumitomo du projet minier Ambatovy à Madagascar après plus de vingt années de présence constitue un rappel brutal de cette réalité. Pour Madagascar, cette décision représente un choc économique majeur. Mais au-delà du cas malgache, elle révèle une faiblesse structurelle que partagent de nombreuses économies africaines. Une faiblesse que les économistes du développement connaissent depuis longtemps : l'économie de traite.

L'économie de traite : une richesse qui appartient aux autres

L'économie de traite repose sur un principe simple. Un pays exporte des matières premières brutes et importe des produits manufacturés. Il vend du nickel. Il vend du pétrole. Il vend du cacao. Il vend du cuivre. Puis il achète des véhicules, des machines, des médicaments, des équipements industriels et des technologies fabriquées ailleurs. Ce système donne parfois l'illusion de la prospérité. Lorsque les prix des matières premières augmentent, les recettes d'exportation progressent. Les gouvernements disposent davantage de ressources budgétaires. Les indicateurs macroéconomiques s'améliorent.

Mais cette prospérité repose sur des facteurs que le pays ne contrôle pas.

Les prix sont fixés ailleurs. La demande est déterminée ailleurs. Les centres de décision sont situés ailleurs. Une baisse des cours internationaux suffit alors à fragiliser l'ensemble de l'économie. 

Le cas Ambatovy

À Madagascar, le projet Ambatovy est souvent présenté comme l'un des plus grands investissements miniers du continent. Pendant plus de vingt ans, il a constitué un pilier important de l'économie nationale. Mais un élément mérite d'être souligné. Ce ne sont pas les entreprises malgaches qui ont développé le projet. Ce sont des groupes étrangers. La technologie était étrangère. Les capitaux étaient étrangers. Les principaux centres de décision étaient étrangers. Aujourd'hui, le retrait de Sumitomo provoque une onde de choc. Et cette situation pose une question fondamentale. Comment un pays peut-il considérer comme un signe de développement économique durable une activité dont les principaux acteurs peuvent décider de partir lorsque les conditions du marché changent ? Cette dépendance est précisément l'une des caractéristiques des économies de traite.

La nouvelle ruée vers les matières premières

Face aux difficultés économiques, de nombreux gouvernements africains reproduisent le même raisonnement. Hier, ils misaient sur le pétrole. Aujourd'hui, ils misent sur le lithium, le cobalt, le graphite, le cuivre ou le nickel. Demain, ils miseront probablement sur d'autres ressources stratégiques. À chaque nouvelle découverte minière, le même discours revient. Cette fois-ci sera la bonne. Cette fois-ci, la croissance sera durable. Cette fois-ci, le développement suivra. Pourtant, l'histoire économique du continent raconte exactement le contraire. Les matières premières ont changé, mais le modèle est resté identique.

Une erreur stratégique

La véritable erreur consiste à croire que la vente des matières premières constitue une stratégie de développement. Elle ne l'est pas. Les ressources naturelles peuvent fournir un capital de départ. Elles peuvent financer des infrastructures. Elles peuvent permettre la constitution d'un tissu industriel. Mais elles ne peuvent pas remplacer l'industrialisation. L'exploitation minière devrait être un moyen. Elle est devenue une fin. C'est là toute la différence. Ce qui paraît indispensable aujourd'hui peut devenir secondaire demain. L'histoire économique mondiale est remplie de ressources autrefois stratégiques qui ont perdu leur importance avec les évolutions technologiques. Construire l'avenir d'un pays sur une seule ressource revient à confier son destin à des facteurs qu'il ne maîtrise pas.

Pourquoi l'industrialisation reste la seule voie durable

La véritable assurance économique d'une nation n'est pas la possession de matières premières. C'est sa capacité à les transformer. La richesse ne réside pas dans le minerai. Elle réside dans l'usine. Elle réside dans la technologie. Elle réside dans le savoir-faire industriel. Lorsque le nickel est transformé localement, la valeur ajoutée reste dans le pays. Lorsque le cobalt est raffiné localement, les emplois qualifiés restent dans le pays. Lorsque les batteries sont fabriquées localement, les profits restent dans le pays. L'industrialisation crée une économie plus diversifiée, plus résiliente et moins dépendante des fluctuations internationales. 

L'Afrique possède déjà les ingrédients

L'argument selon lequel l'Afrique ne serait pas prête à s'industrialiser est de moins en moins convaincant. Le continent possède déjà l'essentiel des éléments nécessaires. Il dispose des matières premières. Il dispose de vastes ressources énergétiques. Il dispose d'une main-d'œuvre abondante et jeune. Il dispose d'un marché de consommation de plus en plus important. Ce qui manque n'est pas la matière première. Ce qui manque est une stratégie cohérente de transformation économique. Les ressources naturelles peuvent fournir le capital initial nécessaire à cette transformation.
Mais elles ne peuvent pas constituer l'horizon économique permanent du continent.

Une leçon venue de Madagascar

Le départ de Sumitomo d'Ambatovy n'est pas seulement un événement économique malgache. C'est une leçon pour toute l'Afrique. Il rappelle que l'exploitation des ressources naturelles n'est pas synonyme de développement. Il rappelle que la croissance fondée sur les matières premières demeure fragile. Et il rappelle surtout qu'un pays ne devient pas prospère parce qu'il possède des ressources. Il devient prospère lorsqu'il maîtrise la transformation de ces ressources. Tant que l'Afrique continuera à exporter ses richesses sous forme brute pour importer à prix élevé les produits transformés qu'elles permettent de fabriquer, elle restera prisonnière d'un cycle de dépendance. Le défi du continent n'est donc pas de découvrir de nouvelles ressources. Le véritable défi est de construire les usines capables de leur donner de la valeur. C'est là que commence le développement.

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