Épreuve langue française 1ère A4
(Chateaubriand vécut, de seize à dix-huit ans, au Château de Combourg avec ses parents et sa sœur.)
Les soirées d’automne et d’hiver étaient d’une autre nature. Le souper fini et les quatre convives revenus de la table à la cheminée, ma mère se jetait, en soupirant, sur un vieux lit de jour1 de siamoise flambée 2 ; on mettait devant elle un guéridon avec une bougie. Je m’asseyais auprès du feu avec Lucille ; les domestiques enlevaient le couvert et se retiraient. Mon père commençait alors une promenade, qui ne cessait qu’à l’heure de son coucher. Il était vêtu d’une robe de ratine blanche, ou plutôt d’une espèce de manteau que je n’ai vu qu’à lui. Sa tête, demi-chauve, était couverte d’un grand bonnet blanc qui se tenait tout droit. Lorsqu’en se promenant, il s’éloignait du foyer, la vaste salle était si peu éclairée par une seule bougie qu’on ne le voyait plus ; on l’entendait seulement encore marcher dans les ténèbres ; puis il revenait lentement vers la lumière et émergeait peu à peu de l’obscurité, comme un spectre 3, avec sa robe blanche, son bonnet blanc, sa figure longue et pâle. Lucille et moi, nous échangions quelques mots à voix basse, quand il était à l’autre bout de la salle ; nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. Il nous disait en passant : « De quoi parliez-vous ? » Saisis de terreur, nous ne répondions rien ; il continuait sa marche. Le reste de la soirée, l’oreille n’était plus frappée que du bruit mesuré de ses pas, des soupirs de ma mère et du murmure du vent.
Dix heures sonnaient à l’horloge du château : mon père s’arrêtait, le même ressort, qui avait soulevé le marteau de l’horloge semblait avoir suspendu ses pas. Il tirait sa montre, la montait, prenait un grand flambeau d’argent surmonté d’une grande bougie, entrait un moment dans la petite tour de l’ouest, puis revenait, son flambeau à la main, et s’avançait vers sa chambre à coucher, dépendante de la petite tour de l’est. Lucille et moi, nous nous tenions sur son passage ; nous l’embrassions en lui souhaitant une bonne nuit. Il penchait vers nous sa joue sèche et creuse sans nous répondre, continuait sa route et se retirait au fond de la tour, dont nous entendions les portes se refermer sur lui.
Le talisman4 était brisé ; ma mère, ma sœur et moi, transformés en statues par la présence de mon père, nous recouvrions les fonctions de la vie. Le premier effet de notre désenchantement se manifestait par un débordement de paroles ; si le silence nous avait opprimés, il nous le payait cher.
Ce torrent de paroles écoulé, j’appelais la femme de chambre, et je reconduisais ma mère et ma sœur à leur appartement.
François-René de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe.
Sorte de divan ; 2) étoffe de soie et coton ; 3) fantôme. 4) charme.
Questions :
I- Communication/5pts
1) a- En vous appuyant sur des indices précis, identifie les voix émettrices de ce passage. 1,5pt.
b- Déduis-en le type de focalisation auquel nous avons affaire. 1pt
2) Soit l’extrait : « Mon père commençait alors une promenade … sa figure longue et pâle.»
a- En te fondant sur des indices précis, identifie la fonction du langage dominante dans cet extrait du texte. 1,5pt. b- Détermine son rôle dans la stratégie énonciative du locuteur. 1 pt.
II- Morphosyntaxe/5pts
1) a- Identifie le temps verbal dans la phrase : « Je m’asseyais auprès du feu avec Lucille ; les domestiques enlevaient le couvert et se retiraient.» 1pt.
b- Donne sa valeur d’emploi. 0,5pt.
2) Étudie les deux-points et les guillemets dans le texte : repère leurs occurrences et donnez leurs valeurs. 2pts.
3) Donne la nature grammaticale et la valeur d’emploi du mot en gras dans l’énoncé : « ma mère, ma sœur et moi ». 1,5pt.
III- Sémantique /Lexicologie/ 5pts
1) a- Construis le champ lexical de la magie et celui de la peur. (1 x 2 =) 2pts.
b- Quel effet de sens se dégage de leur association ? 0,5pt
2) a- Après avoir expliqué le mot « désenchantement», dis s’il est employé au sens connoté ou au sens dénoté. (1 x 2 =) 2pts.
b- Pourquoi le locuteur emploie-t-il ce mot ? 0,5pt.
IV- Stylistique/ Rhétorique Des Textes / 5 pts.
1) a- Indique la figure de style contenue dans l’extrait : « Ce torrent de paroles écoulé ». 1,5pt.
b- Quel effet de sens produit-elle ? 1 pt
2) a- À l’aide de deux indices précis, déterminez le type de texte dans ce passage : « Dix heures sonnaient à l’horloge du château … dépendante de la petite tour de l’est.» 1,5pt.
b- Quelle est la fonction de ce type de texte ? Justifie ta réponse. 1 pt.

