La priorité politique doit être la formation du peuple
Le peuple : carburant de toute révolution
Dans toute transformation historique, il existe une force motrice. Pour les marxistes, cette force n’est ni un homme providentiel, ni un miracle électoral, ni un slogan bien ficelé : c’est le peuple organisé et conscient. Le peuple est le carburant du changement. Or, un carburant impur ne peut faire fonctionner aucun moteur, même le plus puissant. On peut placer au sommet de l’État le plus grand des révolutionnaires jamais existé ; si le peuple n’est pas formé, politisé, conscient des enjeux et prêt à payer le prix de sa propre libération, il n’y aura ni changement réel ni développement durable. Une nation n’est forte que par la qualité mentale de son peuple. Un peuple messianique, résigné, divisé, qui attend un « sauveur » comme on attend un messie, est condamné à l’immobilisme. Il applaudit aujourd’hui, il abandonne demain. Il acclame un leader, puis l’accuse dès que les difficultés surgissent. Un peuple qui ne croit pas en lui-même ne peut produire l’histoire.
Les leçons des leaders africains
L’histoire africaine regorge de figures audacieuses dont les projets ont été freinés, sabotés ou trahis. Mais derrière les complots extérieurs et les trahisons internes, une vérité plus profonde demeure : la conscience populaire était insuffisamment enracinée.
Thomas Sankara avait compris que le combat principal était mental. Il changea le nom de la Haute-Volta en Burkina Faso, « le pays des hommes intègres », pour insuffler la fierté et restaurer la dignité. Il lança des campagnes massives d’alphabétisation, développa l’éducation nationale accessible à tous, expliqua l’impérialisme dans un langage clair, concret, sans abstraction inutile. Il répétait que le plus important n’était pas seulement de gouverner, mais d’avoir fait comprendre au peuple qu’il pouvait s’asseoir et écrire son propre avenir, en connaissant le prix à payer. Sankara ne voulait pas un peuple spectateur ; il voulait un peuple acteur.
Luttant pour la cause des Noirs aux États-Unis, Malcolm X fut contraint de reconnaître une vérité douloureuse : « La plus grande erreur du mouvement a été de tenter d’organiser un peuple endormi pour atteindre les objectifs de grandeur. » Autrement dit : avant d’organiser, il faut réveiller.
Frantz Fanon insistait : « Politiser les masses, ce n’est pas, ce ne saurait être tenir un discours politique. C’est s’acharner à faire comprendre aux masses que tout dépend d’elles. Que si nous avançons, c’est à cause d’elles ; que si nous reculons, c’est à cause d’elles. Qu’il n’y a pas de démiurge.» Il affirmait que les mains magiciennes ne sont que celles du peuple. Cette phrase contient toute la doctrine révolutionnaire : le peuple n’est pas un outil, il est le sujet de l’histoire.
L’impérialisme attaque d’abord le mental
Cheikh Anta Diop comparait l’impérialisme à un chasseur préhistorique : il tue d’abord culturellement et spirituellement avant d’éliminer physiquement. L’impérialisme brise le mental par l’éducation déconnectée de l’histoire nationale, les médias qui valorisent la dépendance, les religions instrumentalisées qui appellent à la soumission et à l' attente d'un messie qui viendra tout changer, les préjugés savamment construits, la glorification permanente de l’extérieur.
Un peuple mentalement brisé est un peuple soumis.
Donnez-moi le type d’éducation d’un peuple, et je vous dirai jusqu’où il peut aller. Après la défaite de 1945 face aux États-Unis, le Japon fut occupé. Mais l’empereur comprit une chose essentielle : il fallait préserver le contrôle du système éducatif. Car celui qui contrôle l’éducation contrôle l’avenir mental du peuple. Le Japon savait, en tant qu’ancienne puissance impérialiste elle-même, le prix stratégique du mental collectif. Il a tout fait pour maintenir le contrôle de son système éducatif.
L’Afrique et l’illusion du pouvoir sans conscience
Aujourd’hui en Afrique, beaucoup veulent affronter les puissances coloniales sans travailler sur le peuple. Rares sont les partis politiques qui organisent une véritable formation populaire continue. Rares sont ceux qui structurent des écoles politiques, des cercles d’étude, des campagnes d’éducation civique permanentes. Beaucoup veulent utiliser le peuple pour prendre le pouvoir. Peu veulent prendre le pouvoir pour le peuple.
Or, si l’on veut réellement prendre le pouvoir pour le peuple, il faut travailler sur lui même dans l’opposition. C’est un travail difficile, ingrat, dont les résultats ne sont pas immédiatement visibles. Mais lorsqu’un peuple devient conscient, organisé, fier et lucide, 80 % du projet de libération est déjà accompli. Les 20 % restants, le peuple conscient les réalisera lui-même.
Le travail de conscience comme priorité stratégique
C’est dans cette logique que la Ligue Associative Africaine et la LIMARA ont orienté leur action vers la vulgarisation des ouvrages politiques,
l’organisation de formations idéologiques, la rédaction d’articles d’analyse, la création d’outils numériques pour le réveil populaire. Car sans révolution mentale, il n’y aura ni souveraineté politique ni indépendance économique.
Il serait stratégique pour l’Alliance des États du Sahel (AES) d’intégrer pleinement ce combat de conscience. Car si l’« hiver noir » dont a parlé le Président Traoré approche, un peuple non préparé mentalement ne saura ni comprendre les sacrifices nécessaires ni résister aux tempêtes médiatiques et économiques. L' AES doit faire de ce travail mental une de ses priorités.
Pas de messie, pas de miracle
Il n’y a pas de sauveur suprême pour un peuple. Personne ne viendra sauver un peuple. Il n’y a pas de démiurge. Il n’y a que des peuples conscients ou inconscients. Un peuple conscient peut transformer un pays pauvre en nation souveraine. Un peuple endormi peut détruire le projet du plus grand révolutionnaire. La priorité politique absolue n’est donc pas la conquête du palais présidentiel. Parce que beaucoup de révolutionnaires africains sont arrivés au palais présidentiel, ont dirigé leurs pays pendant des décennies et leurs pays sont retombés dans la soumission. La est la conquête du mental populaire. Car c’est là que commence toute révolution véritable.




Commentaires (0)
Laisser un commentaire