L’indifférence : forme moderne du suicide collectif
Martin Niemöller, en 1952 à La Haye, n’a pas écrit un poème. Il a livré une leçon historique. Une leçon dure, née des ruines, du sang et du silence. Son texte ne parle pas seulement de l’Allemagne nazie. Il parle de tous les peuples dominés, de toutes les époques, de toutes les lâchetés organisées. Voici son texte historique.
«Quand les nazis sont venus chercher les communistes,
je n’ai rien dit,
je n’étais pas communiste.
Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates,
je n’ai rien dit,
je n’étais pas social-démocrate.
Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,
je n’ai rien dit,
je n’étais pas syndicaliste.
Quand ils sont venus me chercher,
il ne restait plus personne
pour protester.»
Il finit son texte avec une phrase capitale : «Quand ils sont venus me chercher,
il ne restait plus personne pour protester. » Voilà la loi fondamentale de l’histoire : on ne survit pas seul à l’impérialisme. L’indifférence n’est pas neutre, elle est complice. Dans le cas d'une oppression, l' indifférence n’existe pas. Il n’y a que des positions objectives dans le rapport de classes et de domination. Ne rien dire face à une injustice, ce n’est pas rester en dehors du conflit : c’est renforcer le camp du plus fort. L’indifférent ne se protège pas, il prépare sa propre chute. Chaque fois que Niemöller se taisait, le nazisme avançait et se renforçait, non parce qu’il était fort, mais parce que personne ne l’arrêtait à temps.
L’AES et le même piège historique
Aujourd’hui, beaucoup d’Africains répètent la même erreur historique que Niemöller dénonçait. Beaucoup déclarent que le combat de l’AES ne les concerne pas parce qu'ils ne sont ni Maliens, ni Burkinabè, ni Nigériens. C’est exactement ce que disait l’Allemand moyen : « Je ne suis pas communiste. Je ne suis pas syndicaliste. » L’Alliance des États du Sahel n’est pas seulement une organisation régionale. Elle est un paravent historique pour toute l’Afrique. Elle encaisse aujourd’hui les coups que l’impérialisme réserve demain à tous.
Si l’AES tombe, aucun État africain ne sera épargné. La recolonisation ne s’arrête jamais à sa première victime. On peut ne pas aimer les chefs de l' AES, on peut les trouver radicaux, on peut trouver des défauts justifiés, mais on ne peut pas aimer la domination, on ne peut pas ignorer le combat qu' ils mènent. Eh ce combat surpasse les frontières de leurs territoires respectifs. Les chefs États de l' AES sont les premières barrières au plan de recolonisation du monde engagé par l' occident. Si l' AES tombe, les autres suivront. Le peu de liberté que dispose les États africains et du monde, l' occident veut reprendre. Après son échec en Russie, l' AES et le Vénézuela sont les prochaines étapes, pour prendre le contrôle de l' Afrique et de l' Amérique latine. Il faut distinguer les contradictions secondaires des contradictions principales. On peut critiquer les dirigeants de l’AES, on peut débattre de leurs méthodes, mais la contradiction principale aujourd’hui, c’est l’impérialisme étranger. Refuser de défendre un peuple agressé sous prétexte qu’on n’aime pas ses dirigeants, c’est raisonner comme un esclave qui choisit son maître. De même, on peut ne pas aimer le Venezuela, ne pas partager les choix de Nicolas Maduro, mais en tant qu’être humain, en tant que militant de la dignité, on est obligé de dénoncer la violation de sa souveraineté par les États-Unis d’Amérique.
La souveraineté n’est pas une récompense. C’est un droit. Chaque silence tue l’humanité un peu plus. Chaque fois que l’on détourne le regard, l’humanité recule, la barbarie avance, la normalisation de l’injustice s’installe. Les grands leaders noirs l’ont compris. De Thomas Sankara à Patrice Lumumba, de Kwame Nkrumah à Julius Nyerere, tous ont martelé la même vérité : la solidarité n’est pas une option morale, c’est une nécessité historique. Sankara le disait clairement : « L’esclave qui n’est pas capable d’assumer sa révolte ne mérite pas qu’on s’apitoie sur son sort. » Mais il ajoutait implicitement : un peuple qui laisse tomber un autre peuple prépare sa propre servitude. Il affirmait que le peuple burkinabè est l' ami de tous les peuples opprimés de la planète. Même si la France cherchait à le renverser et détruire sa révolution, il se disait toujours ami du peuple français.
Le Sahel n’est qu’une étape
Il faut être clair : le Sahel n’est pas la fin de la guerre impérialiste. Il n’en est que le début. L’impérialisme ne cherche pas seulement à soumettre l’Afrique, il cherche à reprendre le contrôle de l’humanité entière, dans un monde multipolaire qui lui échappe. La différence avec le XXᵉ siècle est cruciale. Il n’y aura peut-être plus de Hitler pour affaiblir l’Occident au point de permettre aux peuples colonisés d’arracher leurs indépendances, comme ce fut le cas après la Seconde Guerre mondiale. Si l' impérialisme occidental triomphe de cette nouvelle recolonisation du monde, il serait difficile de mettre un terme à sa domination. Rappelons-nous que l' occident avait dominé le monde entier, brisé toutes les résistances, même les plus organisées. Et cet occident a chuté quand Adolf Hitler a jugé que la part de l' Allemagne n' était pas suffisante dans les agressions coloniales et a voulu imposer par la force un nouveau partage du monde. Il ne pouvait pas exiger ce partage sans affronter ceux qui avaient le plus de colonies, c'est-à-dire la France et l' Angleterre. C'est à la suite de cette guerre que tous les colons sont affaiblis, donnant la possibilité aux colonisés d'arracher leurs libertés. Cette fois, l’impérialisme est plus rusé. Il avance sous couvert de démocratie, de sécurité, d’humanitaire. Mais son objectif reste le même : dominer ou détruire.
Conclusion : choisir avant qu’il ne soit trop tard
Niemöller nous avertit depuis les cendres de l’histoire : on ne choisit pas quand on sera attaqué, seulement si l’on aura des alliés ce jour-là. Aujourd’hui, l’AES combat. Demain, ce sera un autre peuple. Après-demain, peut-être vous. Se taire aujourd’hui, c’est garantir qu’il n’y aura plus personne pour parler demain. L’indifférence est suicidaire. La solidarité est une arme. Seule la solidarité à l' heure actuelle où l' impérialisme est encore vulnérable peut mettre un terme à son projet de recolonisation du monde. Et dans l’histoire, ceux qui ne choisissent pas finissent toujours choisis par d’autres.


