Phraséologie et phrasèmes
INTRODUCTION
Quand nous parlons, nous n’inventons pas chaque mot. Souvent, nous utilisons des expressions toutes faites : « Avoir la tête sur les épaules », « Tourner la page », « Il pleut des cordes », « Un homme sans parole ».
Toutes ces expressions ne veulent pas dire exactement ce que les mots semblent dire.
Par exemple, « il pleut des cordes » ne veut pas dire que de vraies cordes tombent du ciel, mais qu’il pleut très fort.
Ces groupes de mots qu’on répète souvent et qui ont un sens particulier s’appellent des phrasèmes. Et la phraséologie, c’est la science qui étudie ces expressions figées, leurs sens, leur origine et leur usage.
I- QU’EST-CE QUE LA PHRASÉOLOGIE ?
Le mot phraséologie vient du mot phrase.
C’est l’étude de la manière dont les phrases toutes faites sont formées et utilisées dans une langue. Autrement dit, la phraséologie étudie les expressions qu’on ne peut pas toujours comprendre mot par mot, mais qu’il faut connaître dans la culture pour en comprendre le sens.
Exemple : « Avoir la langue bien pendue » veut dire « parler beaucoup ou parler avec aisance ». Si on ne connait pas la culture française, on pourrait croire qu’il s’agit de la vraie langue (organe dans la bouche).
Pour comprendre une phraséologie, il faut connaître la culture du milieu. C’est pareil en Afrique. Quand on dit : « Le léopard ne montre pas ses taches à tout le monde », cela veut dire qu’il faut être prudent, ne pas tout dévoiler à tout le monde. Si on traduit cela mot à mot, on perd le sens profond. Donc, la phraséologie, c’est la manière de dire propre à une culture.
II- QU’EST-CE QU’UN PHRASÈME ?
Un phrasème est une expression figée, c’est-à-dire un ensemble de mots qui vont toujours ensemble et dont le sens est souvent spécial ou imagé.
*Caractéristiques :*
1- C’est un groupe de mots (au moins deux).
Exemple : faire la sourde oreille, prendre la fuite.
2- C’est figé : on ne peut pas changer les mots.
On dit « prendre la fuite », pas « saisir la fuite ».
3- Son sens est souvent figuré : ce n’est pas le sens qu’on comprend directement.
Exemple : donner sa langue au chat, signifie abandonner, ne plus savoir quoi dire.
4- Il est souvent culturel : c’est une image ou une manière de parler propre à un peuple.
III- LES DIFFÉRENTS TYPES DE PHRASÈMES
1- Les proverbes
Un proverbe est une phrase populaire et ancienne qui donne une leçon de vie. Les proverbes sont des phrasèmes, car ils sont figés et ne changent pas.
Exemples :
« Quand il n’y a pas d’ennemi à l’intérieur, l’ennemi de dehors ne peut rien. » Cela veut dire : si un peuple est uni, il ne sera pas vaincu par l’extérieur.
« La parole est comme l’eau : une fois versée, on ne la ramasse plus. » Cela veut dire : il faut réfléchir avant de parler.
Dans l' œuvre Things Fall Apart de Chinua Achebe, on lit : « Les proverbes sont l’huile de palme avec laquelle on mange les mots. » Cela veut dire que les proverbes rendent la parole agréable et respectée.
2- Les expressions idiomatiques
Une expression idiomatique est une façon de parler spéciale qu’on ne peut pas comprendre mot à mot.
Elle est souvent imagée.
Exemples :
« Avoir les yeux plus gros que le ventre » signifie vouloir plus qu’on ne peut avoir.
« Il a cassé sa pipe » veut dire : il est mort.
En Afrique, certaines traductions d’expressions locales deviennent des idiomes :
« Le chien aboie, la caravane passe » signifie qu’il ne faut pas écouter les critiques.
« Porter la tête haute comme un coq de village » signifie être fier ou arrogant.
3- Les collocations
Une collocation est un groupe de mots qui vont souvent ensemble dans la langue.
On dit : prendre une décision, pas faire une décision ; commettre une erreur, pas faire une erreur grave.
Ce sont aussi des phrasèmes parce que ces mots s’associent de manière habituelle et naturelle.
4- Les formules et expressions fixes
Ce sont des phrases qu’on répète souvent dans la vie sociale.
Exemples : Mes condoléances, bonne année ! Que Dieu te garde !
Ces formules sont des phrasèmes du langage de tous les jours.
5- Les binomiaux ou expressions jumelées
Ce sont des paires de mots qu’on dit toujours ensemble : paix et prospérité, sang et sueur, terre et ciel
Dans les textes africains, on trouve souvent ces couples de mots pour donner du rythme et de la force poétique.
IV- LE RÔLE DES PHRASÈMES DANS LA LITTÉRATURE AFRICAINE
Les écrivains africains utilisent beaucoup les phrasèmes pour faire vivre la culture africaine dans la langue française.
1- Ils rappellent l’oralité
Les phrasèmes viennent souvent de la parole traditionnelle, des contes, des chants et des proverbes. Quand un écrivain les utilise, il fait entrer la voix du peuple dans le livre.
Exemple : Dans Le Vieux Nègre et la médaille de Ferdinand Oyono, le vieux Meka parle avec beaucoup d’expressions de sagesse et de respect. Cela montre qu’il vient d’un monde où la parole a du poids.
2- Ils montrent la culture et la sagesse africaine
Un proverbe ou une expression montre la façon africaine de voir la vie.
Exemple : Quand le lion vieillit, même les chèvres le provoquent. Cela montre que la force et le respect dépendent du temps. Ces phrasèmes traduisent l’expérience du peuple.
3- Ils donnent de la beauté au texte
Les phrasèmes rendent la langue riche, poétique, imagée. Ils font « chanter » la phrase.
Chez Senghor, par exemple, la répétition Femme noire, femme nue, femme vêtue de ta couleur... est devenue une expression poétique et culturelle très forte.
V- POUR BIEN COMPRENDRE LES PHRASÈMES.
Les élèves ont souvent du mal avec cette leçon pour plusieurs raisons :
1- Ils cherchent le sens mot par mot, alors qu’il faut comprendre le sens global.
Exemple : « Donner sa langue au chat » ne veut pas dire offrir sa langue à un chat.
2- Ils ne connaissent pas toujours la culture d’où vient l’expression. Pour comprendre « Les proverbes sont l’huile de palme avec laquelle on mange les mots », il faut savoir que dans les cultures d’Afrique de l’Ouest, l’huile de palme rend les repas savoureux.
3- Ils ne savent pas que ces expressions sont figées : On ne peut pas dire il a donné sa langue au chien, ça n’existe pas.
4- Ils ne distinguent pas le sens figuré du sens propre.
CONCLUSION
La phraséologie et les phrasèmes nous montrent que la langue n’est pas seulement des mots, mais aussi une manière de penser et de vivre. Chaque culture a ses images, ses proverbes, ses expressions. Les comprendre, c’est entrer dans la sagesse du peuple. Comme dit Chinua Achebe : « Les proverbes sont l’huile de palme avec laquelle on mange les mots. » Cela veut dire que sans les expressions de la culture, la parole serait fade et sans saveur.
Voici quelques exercices corrigés pour renforcer la compréhension du cours.
Exercice 1 – Extrait de L’Enfant noir de Camara Laye
« Ma mère pleurait toutes les larmes de son corps. »
Phrasème : pleurer toutes les larmes de son corps
Sens : pleurer beaucoup, exprimer une très grande tristesse.
Explication : Ce n’est pas qu’elle perd réellement toutes ses larmes, c’est une image exagérée pour dire qu’elle pleure sans arrêt, de tout son cœur.
Type : expression idiomatique d’origine française mais bien comprise dans les cultures africaines.
Exercice 2 – Extrait de Le vieux nègre et la médaille de Ferdinand Oyono
« Le vieux Meka était au bout de sa patience. »
Phrasème : être au bout de sa patience
Sens : ne plus pouvoir supporter une situation, être très en colère ou fatigué d’attendre.
Explication : L’expression ne parle pas d’un “bout” réel. Elle signifie que sa patience est épuisée, comme une corde qui casse quand on tire trop dessus.
Exercice 3 – Extrait de Une si longue lettre de Mariama Bâ
« Ramatoulaye n’a jamais baissé les bras malgré les difficultés. »
Phrasème : baisser les bras
Sens : abandonner, renoncer, cesser de lutter.
Explication : C’est une métaphore du combat. Ne pas baisser les bras, c’est continuer à se battre dans la vie.
Dans la culture africaine, cela traduit la force morale et le courage des femmes.
Exercice 4 – Extrait de Le pauvre Christ de Bomba de Mongo Beti
« Le Père Drumont ferma les yeux sur beaucoup de choses. »
Phrasème : fermer les yeux sur quelque chose
Sens : faire semblant de ne pas voir, ignorer volontairement un fait ou une faute.
Explication : Il ne s’agit pas vraiment de fermer les yeux physiquement, mais d’ignorer une vérité par choix.
Exercice 5 – Extrait de L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane
« L’on disait de Samba Diallo qu’il avait la tête bien faite. »
Phrasème : avoir la tête bien faite
Sens : être intelligent, avoir une bonne manière de réfléchir.
Explication : Ce n’est pas la forme physique de la tête qui compte, mais l’organisation de l’esprit.
Note culturelle : Dans beaucoup de sociétés africaines, l’intelligence et la sagesse sont associées à une “tête bien posée”.
Exercice 6 – Extrait d’un proverbe africain (Afrique de l’Ouest)
« Quand la chèvre broute là où elle est attachée, elle ne fait pas de mal. »
Phrasème / Proverbe figé
Sens : quelqu’un peut profiter de ce qui lui appartient sans qu’on le blâme.
Explication : La chèvre symbolise la personne ; l’endroit où elle est attachée symbolise son domaine légitime.
Note culturelle : Les proverbes sont des phrasèmes culturels : il faut connaître la culture du milieu pour en comprendre le sens.
Exercice 7 – Extrait d’un poème de Léopold Sédar Senghor
« Femme nue, femme noire, vêtue de ta couleur qui est vie. »
Phrasème poétique / symbolique : vêtue de ta couleur qui est vie
Sens : La peau noire est présentée comme un vêtement naturel et noble.
Explication : L’expression ne parle pas d’un habit réel mais valorise la beauté noire et la fierté africaine.
Remarque : C’est un phrasème poétique, propre à la phraséologie culturelle et esthétique africaine.
Exercice 8 – Extrait d’un conte africain
« Quand le crocodile te dit que le poisson est malade, tu peux le croire. »
Phrasème / Proverbe figé
Sens : Il faut écouter ceux qui connaissent bien un sujet.
Explication : Le crocodile vit dans l’eau et connaît les poissons. Ce proverbe souligne la sagesse et l’expérience comme sources de connaissance.
Type : phrasème culturel et proverbial.
Remarques générales à ne pas oublier :
1- Un phrasème est une expression toute faite : on ne change pas les mots, sinon elle perd son sens.
2- Comprendre un phrasème demande souvent de connaître la culture du milieu (valeurs, proverbes, images).
3- En Afrique, beaucoup de phrasèmes viennent de proverbes, de mythes, ou d’images de la nature.
4- Ces expressions rendent la langue riche, imagée et vivante.
Avez-vous bien lu ce cours ? Traitez les exercices suivants :
Exercice 1 : Chinua Achebe (Nigéria) – extrait de Things Fall Apart
« Les proverbes sont l’huile de palme avec laquelle on mange les mots. Dans la bouche d’un ancien, la parole devient nourriture. »
Consignes :
1- Relevez dans cet extrait les phrasèmes.
2- Expliquez leur sens figuré.
3- Dites ce que ces phrasèmes révèlent de la culture africaine selon vous.
Exercice 2 : Léopold Sédar Senghor (Sénégal) – extrait de Femme noire
« Femme nue, femme noire, vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté.
Femme noire, je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Éternel. »
Consignes :
1- Repérez dans le poème les expressions ou groupes de mots répétés (phrasèmes poétiques).
2- Expliquez le sens symbolique de ces expressions.
3- Dites quel effet produit la répétition dans le poème.
Exercice 3 : Amadou Hampâté Bâ (Mali) – extrait de L’étrange destin de Wangrin
« Un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle.
Le mensonge peut courir un an, la vérité le rattrape en un jour. » Consignes :
1- Soulignez les phrasèmes dans cet extrait.
2- Donnez pour chacun le sens figuré (ce que cela veut dire en réalité).
3- Expliquez pourquoi ces images sont typiquement africaines.
Exercice 4 : Ferdinand Oyono (Cameroun) – extrait de Le Vieux Nègre et la Médaille
« Mon fils, la bouche qui mange ne parle pas. Quand tu reçois un bienfait, garde le silence.
C’est la bouche fermée qui garde le ventre plein. »
Consignes :
1- Relevez les expressions figurées (phrasèmes).
2- Expliquez leur sens dans un langage simple.
3- Quelle valeur morale expriment-elles ? (Par exemple : prudence, sagesse, reconnaissance…)
Exercice 5 : Mariama Bâ (Sénégal) – extrait de Une si longue lettre
« Le mariage, disait ma grand-mère, c’est une grande marmite : on y met de tout, du bon comme du mauvais.
Et quand ça déborde, c’est le cœur de la femme qui se brûle le premier. »
Consignes :
1- Repérez les phrasèmes.
2- Expliquez les images utilisées (que représente la marmite ? que veut dire “le cœur qui se brûle” ?).
3- Que révèle ce phrasème sur la condition de la femme africaine ?
Exercice 6 : Aimé Césaire (Martinique) – extrait de Cahier d’un retour au pays natal
« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. »
Consignes :
1- Trouvez dans cet extrait les phrasèmes ou expressions symboliques.
2- Donnez le sens figuré de “ma bouche sera la bouche des malheurs”.
3- Expliquez ce que veut dire ici “ma voix la liberté”.
Exercice 7 : Birago Diop (Sénégal) – extrait de Souffles
« Ceux qui sont morts ne sont jamais partis,
Ils sont dans l’ombre qui s’éclaire,
Et dans l’enfant qui pleure,
Les morts ne sont pas sous la terre. »
Consignes :
1- Relevez les phrasèmes poétiques présents dans ce passage.
2- Quel sens caché se dégage de ces expressions ?
3- Que nous dit ce texte sur la vision africaine de la mort ?
Exercice 8 : Mongo Beti (Cameroun) – extrait de Mission terminée
« Dans notre pays, la parole donnée vaut plus que le sang versé.
Car celui qui ment une fois, c’est comme un pot fêlé : plus jamais on n’y verse l’eau. »
Consignes :
1- Relevez les expressions imagées (phrasèmes).
2- Expliquez le sens de chacune.
3- Dites ce qu’elles apprennent sur les valeurs de la société africaine traditionnelle.
Exercice 9 : Cheikh Hamidou Kane (Sénégal) – extrait de L’aventure ambiguë
« L’école des Blancs nous apprend à raisonner, mais elle nous a fait oublier la parole de nos pères. Or, un arbre sans racines finit par tomber. »
Consignes :
1- Identifiez le phrasème principal.
2- Expliquez son sens figuré.
3- Quelle idée ce phrasème exprime-t-il sur la culture africaine et la colonisation ?
Exercice 10 : Camara Laye (Guinée) – extrait de L’Enfant noir
« Chez nous, disait ma mère, l’enfant qui n’écoute pas les anciens, marche la tête la première dans le feu. »
Consignes :
1- Relevez l’expression figurée.
2- Expliquez ce que veut dire marcher la tête la première dans le feu.
3- Quelle leçon morale ce phrasème veut-il donner ?


